Peut-être avez vous manqué le témoignage d’un adepte du partage  »peer to peer » de BD scannées publié cet été. Depuis, ce « collectionneur » a accepté de relayer un petit questionnaire auprès de la communauté qui l’entoure. Il m’a également fait partager quelques observations sur les évolutions en cours sur les réseaux de partage… Sa vision de l’avenir est assez sombre si les éditeurs ne redressent pas la barre. Du partage illégal mais responsable entre passionnés, la bande dessinée glisse lentement vers le téléchargement de masse par les nouveaux adeptes des tablettes à la sauce iPad.

La BD n’avait rien à craindre du piratage lorsque la BD numérisée n’était qu’un format de partage non marchand. C’est pourquoi il serait préférable de favoriser la création et la diffusion de bande dessinée numérique originale, plutôt que d’inculquer au public l’idée que la BD numérisée « homothétique » au livre est l’avenir de la lecture de bande dessinée. Donner une valeur marchande aux BD numérisées ne présente que des inconvénients :

  • cela déprécie la valeur des albums originaux ;
  • cela ouvre la voie aux pirates professionnels.

Les usages des pionniers du partage de BD numérisée montrent en revanche que le web est avant tout un formidable outil pour offrir l’accès à une large bibliothèque de titres et les faire découvrir à moindres frais. Plutôt que de conférer une valeur marchande individuelle aux BD numérisées, il suffirait d’en attribuer une à l’accès au catalogue entier par le biais d’un abonnement.

Explications…

Partage responsable de BD scannées

Dans leurs réponses à mes quelques questions, la grosse vingtaine de collectionneurs expose une motivation récurrente pour justifier la pratique du partage illégal de bande dessinées scannées : un pouvoir d’achat incompatible avec leur passion dévorante pour la BD. Ces affirmations sont étayées par les chiffres : un seul collectionneur consacre chaque mois plus de 100€ à ses loisirs ; la moitié des autres y consacre jusqu’à 100€, et l’autre moitié pas plus de 60€ ; un sur cinq n’a d’ailleurs pas plus de 15€ à consacrer chaque mois à ses loisirs.

Près d’un collectionneur sur trois soulève l’argument pratique : la disponibilité immédiate. Pas besoin de se déplacer, la collection est facile à transporter et le collectionneur a accès à un catalogue d’oeuvres dont certaines ont disparu des rayons des libraires. Un argument qui explique pourquoi la moitié des collectionneurs avoue lire plus de 15 albums de BD chaque mois grâce au partage illégal.

La gratuité seule n’est pas suffisante pour attirer ces lecteurs exigeants : seuls 8 d’entre eux lisent chaque mois quelques BD disponibles gratuitement et légalement en ligne. Quant à l’offre commerciale de BD numérisée, elle ne les convainc pas : seuls 3 lisent occasionnellement des BD achetées ou louées au format numérique. En revanche, les trois quart d’entre eux empruntent régulièrement des albums en bibliothèque (pour les scanner ?).

Enfin, un tiers des collectionneur affirme utiliser le partage comme moyen de découverte et de sélection avant d’acheter ou non des albums. Ces déclarations se vérifient dans l’ensemble des réponses puisqu’un tiers consacre effectivement jusqu’à la totalité de son budget loisirs mensuel à la bande dessinée (parfois jusqu’à 100€) ; un second tiers déclare y consacrer au moins jusqu’à la moitié de son budget loisirs. Quasiment tous déclarent acheter jusqu’à 5 albums chaque mois, parfois plus pour un tiers d’entre eux.

L’ombre du piratage généralisé

Quant à mon interlocuteur principal au sein de la communauté des « collectionneurs », il se montre très inquiet de l’avenir : « d’après ce que je vois en ce moment, la bd numerique est en train de prendre le même chemin que les autres média« . Un nouveau public arrive qui télécharge sans discernement, profitant du double jeu d’Apple et des éditeurs d’application qui font miroiter un marché des contenus numériques tout en offrant des facilités inédites pour lire des BD piratées. « Avant la diffusion de la bd était une diffusion confidentielle, maintenant elle se popularise dangereusement » sans qu’il n’y ait d’alternative légale satisfaisante. Loin d’endiguer le phénomène, les éditeurs l’entretiennent : aux dires de mon interlocuteur, « Izneo est une véritable passoire » qui faciliterait le piratage.

A qui rapporte le crime ? Les plateformes de direct download en premier lieu, qui se positionnent en alternative au peer to peer contre lequel les pouvoirs publics s’acharnent aveuglément. La consommation en direct remplace la notion de partage. Les utilisateurs sont prêts à payer des abonnements pour télécharger (illégalement) plus vite et sans risques. Les plateformes rémunèrent ceux qui les alimentent en fichiers, sans considération pour la rétribution des auteurs. Les acteurs de la « BD numérique » voulaient donner une valeur marchande aux BD numérisées, ils ont créé un marché pour la diffusion illégale.

Pour renverser la vapeur, il faudrait changer de paradigme : ne plus vendre les BD numérisées comme on vend des livres. A quoi bon pirater au détail si l’on peut accéder à tout moyennant un abonnement modéré ? Les bourses modestes profiteront de cette opportunité de découvrir tout ce que peut offrir la bande dessinée. Les plus fortunés continueront de collectionner des albums avec d’autant plus de passion qu’il les auront choisi avec soin grâce à l’outil numérique.

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