Frédéric Kaplan, chercheur en intelligence artificielle, a pris récemment position pour déplorer l’adoption du format ePub par le monde de l’édition. Suite aux nombreuses réactions, il a précisé sa position sur son blog. Selon lui, l’avenir du livre numérique serait à chercher du côté du livre application. Tout comme Aldus, je ne suis pas vraiment convaincu.

L’ePub repose sur les formats du web. Or la place que prend aujourd’hui le web dans la publication en temps réel (journalisme, recherche scientifique, littérature, cuisine…) impose tout simplement un format « final » héritier des mêmes standards. La bande dessinée en particulier a sans doute grand intérêt à se pencher sur ce format plutôt que sur les applications en formats propriétaires.

L’ePub suffit dans la majorité des cas

Dans le champ de l’édition numérique, le livre-application me semble promis à un périmètre comparable à celui qu’occupent les livres « animés » (rabats, matières, tirettes, etc…) qui peuplent le rayon des livres pour enfants de nos libraires. Tout comme les superbes livres dont mon fiston se délecte, le livre-application coûte plus cher à produire et exige des auteurs une autre manière de concevoir l’écriture. La majorité de la production restera sans doute longtemps soluble dans un format léger tel que l’ePub.

L’ePub offre d’ailleurs un potentiel déjà suffisamment étendu par rapport au livre imprimé pour qu’une bonne partie des livres-applications puissent y trouver une place. C’est un autre écueil de l’affirmation de Kaplan : l’ePub n’est qu’un format de fichier « final », tandis que le livre-application est un concept plus large. On peut tout à fait souscrire à sa vision d’un livre devenu logiciel, tout en voyant dans ePub le format final de ce type d’applications. L’ePub s’appuie sur les formats en vigueur sur le web. Or ces formats permettent déjà de proposer des applications qui rivalisent avec les logiciels traditionnels (bureautique avec Google Docs, édition d’image avec Aviary…). Si de nombreux utilisateurs peuvent s’accommoder d’un système d’exploitation basé sur un navigateur web (Chrome OS, Jolicloud), alors la plupart des livres de demain (y compris des livres-applications) peuvent sans doute exister dans un format qui se base sur les standards en vigueur sur le web.

L’ePub aura bientôt le même potentiel que leweb

Pourtant, ePub ne me convainquait pas trop : à l’heure actuelle le format encapsule des pages web telles qu’on les aurait conçues il y a plusieurs années. C’est sans doute ce qui explique en partie l’absence de BD dans l’offre ePub actuelle. IGS-CP nous a indiqué lors de la dernière journée de l’université d’été à Angoulême que le format devrait intégrer de manière normalisée HTML5 et CSS3 à l’horizon mai 2011. Cela signifie que les liseuses qui l’exploitent (la majorité aujourd’hui) auront enfin accès à des contenus aux qualités comparables à celle d’un site web d’aujourd’hui. L’iPad pourrait d’ores-et-déjà accepter ces nouvelles normes dans l’iBookstore.

Dans ces conditions, en matière de bande dessinée, l’ePub me semble pouvoir devenir au web ce que les albums ont été pour les revues : un format de qualité pour distribuer les oeuvres numériques achevées, sous une forme finie, destinées à être conservées. Le web tire quant-à-lui avantage de son immédiateté (interaction, dynamisme, temps réel) et s’impose pour la diffusion quotidienne.

Les DRM, seul frein à l’adoption d’ePub par le public

Chaque constructeur ou distributeur de logiciel de lecture tend à proposer ses propres verrous DRM. Or cela rend les fichiers incompatibles d’un support à l’autre. La DRM Apple et la DRM Adobe ne sont pas interropérables par exemple. Sans compter le risque qu’à l’avenir certaines DRM ne soient plus du tout reconnues par les terminaux. S’ajoute à cela l’impossibilité de prêter, donner ou échanger des fichiers : une faiblesse face au livre physique. Aux yeux de mes interlocuteurs chez IGS-CP (dont je partage l’analyse) la voie la plus prometteuse réside dans les DRM « sociales » : un « watermarking » qui relie le fichier à l’individu qui l’a acquis. Ce marquage n’empêche pas la circulation des fichiers, mais responsabilise le consommateur – conscient qu’en cas d’infraction il pourra être retrouvé

L’argument typographique

Dans son article Kaplan affirme :

Comme l’HTML l’ePub est « reflowable » : la mise en page des fichiers (marges, taille des fonte, etc.) s’adapte en principe aux caractéristiques particulières de la liseuse sur lequel le texte est lu et aux préférences du lecteur. Cette propriété remarquable est aussi son principal défaut : en tentant d’automatiser le savoir-faire de composition et de typographie que les artisans du livres se sont attelés à perfectionner pendant des siècles, l’ePub produit des mises en pages très inférieures à celles des livres imprimés.

Des années de création en matière de webdesign devraient avoir écarté ce genre de considération depuis longtemps. Il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain en s’attaquant au format alors que c’est l’usage qui en est fait qui pêche. Le monde de l’édition méconnaît encore trop le web pour s’apercevoir que là où il y avait des typographes ou des maquettistes, il faut aujourd’hui des webdesigners. Raison de plus pour ne pas exiger de lui qu’il devienne producteur de logiciels…

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