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Julien Falgas Chercheur en Sciences de l'information et de la communication

avril 6 2010

Le conflit qui oppose le Groupement des auteurs de BD (GABD) aux éditeurs menace de durer. Ce qui était à l’origine un appel au dialogue pourrait tourner à l’affrontement stérile de deux corporations.

Il faut revenir aux fondamentaux : on crée des bandes dessinées pour être lu. Ce sont les lecteurs qui rendent une bande dessinée rentable pour ses auteurs et éditeurs. Pourtant le mot « lecteur » n’apparaît pas une seule fois dans l’appel du numérique ou dans le compte rendu de la réunion du GABD avec Média Participation.

Le conflit trouvera une issue favorable, lorsqu’auteurs et éditeurs donneront voix au chapitre à ceux qui les font vivre. Connaître et répondre aux usages et aux attentes des lecteurs est la seule voie de salut possible :

  • tant pour commercialiser des bandes dessinées numérisées,
  • que pour publier des créations numériques originales.

Replacer le lecteur et ses usages au centre des débats

Selon Fabrice Epelboin, l’essor des offres illégales « premium » prouve que les gens sont prêts à payer pour un service de qualité, quitte à pirater. Tant que l’offre légale de diffusion culturelle ne prendra pas en compte les usages des consommateurs, elle ne sera pas concurrentielle.Tant que l’offre légale ne sera pas concurrentielle, les artistes seront lésés. Voilà une autre manière de dire que les usages du public ne sont pas suffisamment pris en compte dans l’élaboration des offres commerciales.

Le GABD se prépare à inscrire son action dans la durée. Le 5 mai devrait marquer une nouvelle étape dans la mobilisation des auteurs de bande dessinée autour de la BD numérique. Le GABD estime que le support numérique bouleverse les usages qui ont déterminé les contrats actuels. Cela implique une remise en question totale des rapports avec les éditeurs. Pour la première fois il est question de faire le lien entre les auteurs et les lecteurs.

Reste à comprendre la nature du lien qui incitera les lecteurs à lire des bandes dessinées plutôt qu’à visionner des films, des séries TV ou des vidéos sur Youtube. C’est la nature de ce lien qui détermine où se trouvent les gisements de valeur.

Les usages latents pour une BD numérisée

Un site anglosaxon des plus surprenants apporte sa pierre à la réflexion : HTML Comics donne accès gratuitement à plus de 300 000 comics, tout en affirmant agir en toute légalité au regard de la loi américaine. L’auteur de ce site a l’ambition de constituer une bibliothèque en ligne qui comporte la totalité des 32 millions de livres que compte la Bibliothèque du Congrès. Il est permis de douter de la légalité de l’offre d’HTML Comics, mais il ne faudrait pas pour autant négliger les usages dont ce site est révélateur. En matière de comics, il adopte un délais d’un an entre la parution commerciale et la mise en ligne désintéressée dans sa « bibliothèque virtuelle ». Selon lui, la bibliothèque sert à découvrir des séries avant d’en acheter les nouveaux numéros. Il aborde la BD numérisée comme un porte d’entrée vers la bande dessinée de collection.

Favoriser l’accès du public à un fond numérisé ne contreviendrait pas ventes physiques, au contraire : la bande dessinée n’a pas à craindre le piratage. Plus important encore : ce que démontre Fabrice Epelboin, c’est qu’il y a une place pour des offres commerciales qui répondent à l’envie de découverte qui anime les « pirates ». Iznéo pourrait y parvenir s’il finit par proposer une offre d’abonnement globale et attractive. La qualité de l’expérience utilisateur fera la réussite ou l’échec d’une telle offre face aux offres gratuites. Voilà pourquoi je regrette qu’Iznéo adopte une position de monopole plutôt que d’ouvrir son catalogue à une saine concurrence des différents distributeurs de BD numérisée.

Les usages d’une BD numérique de création

La BD numérique originale est elle aussi tristement absente des débats. Pis encore : il semble que les éditeurs croient tester son potentiel en distribuant des BD numérisées tirées de leur fond. La seule et unique expérience professionnelle à ce jour, ce sont Les Autres Gens. Comment imaginer que l’avenir d’une bande dessinée numérique de création se joue sur les résultats d’une seule et unique initiative ? En la matière tout est à inventer, en particulier les modèles économiques. Les auteurs doivent prendre leurs responsabilités dans cette réflexion : le format et l’équilibre économique sont intimement liés au récit. C’est une vérité trop souvent oubliée par la force des habitudes : le 48 pages couleurs n’est pas une construction de l’esprit, mais un format qui a émergé en adéquation avec les récits qu’il devait accueillir. En l’absence d’un format aussi canonique, les auteurs doivent participer à la définition des formats et des modèles économiques de leurs BD numériques.

Sortir de l’ornière pour ne pas céder à l’immobilisme

Que ce soit dans la commercialisation des fonds numérisés ou dans celle des création originales, les usages des lecteurs dessinent en creux les points de convergence entre les intérêt des auteurs et ceux des éditeurs. J’aimerais que ces points de convergence trouvent un écho le plus tôt possible chez chacune des parties. Les auteurs peuvent se sentir en position de force : refuser la diffusion numérique a pour l’heure bien peu d’impact sur leur rémunération. Mais ils ont autant à perdre que les éditeurs, qui pourraient être tentés d’abandonner ce mode de diffusion plutôt que de « plier ». L’immobilisme serait la pire des solutions : pendant ce temps, d’autres loisirs numériques grignotent des parts de marché.66

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