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Julien Falgas Chercheur en Sciences de l'information et de la communication

juillet 29 2010

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le petit monde de la BD en ligne est assez éloigné de celui du partage numérique de bandes dessinées imprimées. J’observe avec passion depuis plus de 10 ans la création publiée en ligne par ses auteurs. Depuis tout ce temps je n’avais encore jamais croisé la route de ceux que l’on qualifie vulgairement de « pirates ». L’un d’eux a accepté de me parler de son petit monde à lui… Au delà des plateformes qui servent au partage illégal de BD, leurs usagers ont eux aussi beaucoup à nous apprendre, loin des clichés véhiculés par les éditeurs.

En préambule, mon interlocuteur dément l’appellation « pirate ». « Le mot pirate est utilisé par les éditeurs comme justificatif de leur politique commerciale (soit disant source de manque à gagner). Nous sommes des collectionneurs qui aimons la BD, nous la partageons afin que les gens puissent avoir un accès à des oeuvres rares, oubliées ou des oeuvres inconnues du grand public. Nous avons un code d’honneur qui consiste à ne pas monnayer les scans, ne pas distribuer de BD de moins de 6 mois a partir de sa date d’édition, ne pas diffuser de BD venant des offres légales et bien sûr respecter l’oeuvre de l’artiste lors de la numérisation. La copie n’est pas du vol mais seulement une copie. Nous ne volons pas, nous scannons une bd papier qui est mis ensuite en partage. Par contre le mot pirate s’applique tout à fait aux internautes sans scrupules qui vendent nos scans sur eBay ou ceux qui rediffusent nos scans sur des blogs et des forums remplis d’encarts publicitaires. Nous les combattons avec les moyens dont nous disposons. »

Les motivations de l’amateur de BD en ligne sont diamétralement opposées à celle d’un tel collectionneur. Ce qui m’a conquis dans la BD en ligne, c’est la possibilité de découvrir des oeuvres en direct auprès de leurs auteurs. Progressivement, j’ai développé une véritable passion pour les nouvelles formes de narration que quelques auteurs cherchent à développer sur le support numérique. Télécharger et lire des albums scannés serait tout le contraire : lire des oeuvres consacrées ou oubliées, sur un support qui n’était pas celui auquel leurs auteurs les avaient destinés. Depuis environ deux ans, on entend un peu plus souvent parler de « packs de BD scannées » qui s’échangent sous le manteau, ou bien de l’engouement pour les manga scantradés. Cette médiatisation semble avoir accompagné le développement de l’offre légale. Izneo a carrément ouvert ses portes avec pour seul objectif annoncé de se poser en alternative du piratage. Les scantradeurs deviennent les bouc émissaires du recul des vente de manga aux USA, jusqu’à pousser le plus gros site de scantrads à rentrer dans le rang. On nous dépeint des pirates nombreux, dangereux pour la bande dessinée.

En réalité, les collectionneurs de BD numérisée francophone ne seraient que « 3000 à 4000 pas plus« , à l’aune de l’audience des sites et des forums qu’ils fréquentent. La francophonie ne compterait que deux communautés d’envergure, fédérées autour du direct download et du P2P. Pas étonnant que mon interlocuteur se gausse de la démarche des éditeurs « qui se positionnent a perte mais qui pensent que c’est indispensable pour éviter les erreurs faites par la musique et le film. » Or, selon lui, contrairement aux publics nippons et américains, « le numérique n’est pas du tout dans les moeurs pour les lecteurs européens, les jeunes eux lisent de moins en moins. »

L’offre légale actuelle pourrait-elle ouvrir le marché ? Les résultats médiocres d’Izneo disent le contraire. Pour mon interlocuteur, Izneo se positionne tout au plus comme un support de pub potentiel pour les nouvelles séries. Même si les protections d’Izneo n’ont pas fait long feu entre les mains des « pirates », ces derniers préfèrent leurs propres scans. Les BD numérisées des éditeurs ne rivalisent pas avec les scans haute définition des collectionneurs (1920px de large, 400dpi). Quant à l’offre mobile d’Ave!comics, pour mon interlocuteur, elle semble trop éloignée du format d’origine. Il relève avec amusement que le lecteur d’Ave!comics reconnaît les fichiers .cbr et .cbz utilisés par les collectionneurs… Ces archives renferment des fichiers .jpg, un format bien plus pérenne et simple d’utilisation que les formats propriétaires et perclus de DRM des éditeurs.

Le scan illégal a-t-il un impact sur les ventes ? « Les éditeurs veulent nous faire croire que la distribution parallèle des BD scannées porte préjudice aux auteurs. Il n’en est rien, bien au contraire. » Mon interlocuteur déplore tout d’abord la très faible rémunération des auteurs sur les ventes des plateformes numériques légales. Il rappelle par ailleurs quela distribution parallèle a débuté il y a plus de 10 ans, sans empêcher la hausse régulière des chiffres d’affaire du secteur BD. Ce mode de partage a permis à des internautes de découvrir des oeuvres, mais aussi de sauvegarder des albums très rares et de conserver des séries entières à l’heure où le flashage des BD n’existait pas. Aujourd’hui, « à l’époque de l’iPad et d’Izneo, les partageurs de BD deviennent les grand méchants pirates à abattre et coupables de tous les maux financiers de la planète. » Pourtant, l’offre illégale apparaît comme un catalyseur pour faire découvrir les BD francophones à l’étranger : « de nombreuses teams traduisent les bd francophones dans leurs langues : au début les anglophones, puis les serbes, les russes, les polonais etc… » Tout comme le scantrad de manga a pu pointer le potentiel de certaines séries qui auraient autrement échappé à nos éditeurs, notre production francophone aurait donc des têtes de pont à l’étranger.

Mais la première motivation n’est-elle pas d’abord l’appât de la gratuité ? Pas aux yeux de mon interlocuteur qui cite l’exemple de collectionneurs de planches originales ou d’éditions rares, de grands voyageurs ou encore de lecteurs lourdement handicapés. Les raisons ne manquent pas pour dématérialiser sa bibliothèque. Les économies dégagées sont souvent investies sous d’autres formes : achat de tirages de tête, originaux, objets de collection… Quant aux moins fortunés, le partage illégal leur permet de cibler leurs achats sans être tributaire de la visite d’une médiathèque ou d’un libraire.

Mon interlocuteur « pense que l’avenir ne sera pas rose pour les auteurs dans le numérique s’il y a pas une prise de conscience rapide des possibilités du net pour eux. » Comment voit-il les choses ? « L’Internet n’est pas le probleme en soi. C’est juste un moyen de diffusion. Les auteurs depuis toujours sont sous la tutelle d’un éditeur, d’un diffuseur etc… Aujourd’hui l’Internet leur donne la possibilité de passer outre des intermédiaires. Les éditeurs veulent l’éviter, mais ils se rendent compte que petit a petit ce n’est plus eux qui font la loi sur le net mais les FAI, les Apple etc… Nous sommes dans une phase de changement, il y a un grand virage à négocier, mais comment le négocier ? Si les auteurs ne prennent pas les devants, ils seront laissés pour compte. Ils doivent bien comprendre que sans eux la production de BD n’existe pas. C’est pour cela que les editeurs font tout leur possible pour leurs dire « on s’occupe de tout ». Or, l’auteur a l’habitude de ça. Lui, son métier c’est de dessiner pas d’être webmaster. »

Comment les auteurs peuvent-ils prendre les devant ? Comment capitaliser sur l’expérience des pionniers de la diffusion de BD numérisée ? Tout simplement en s’intéressant à eux au lieu des les combattre aveuglément. Leurs circuits pourraient tout à fait être légalisés, ils n’y sont pas opposés. Ce qu’on fait passer pour une industrie de la contrefaçon a plus à voir avec une bibliothèque de quartier clandestine. Une bibliothèque dont le public compte de véritables leaders de d’opinion, à même de pousser le lancement d’un nouveau titre.

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