Julien Falgas

Formé aux arts plastiques et aux contenus web, je suis un observateur et un acteur assidu de l'évolution de la bande dessinée numérique. Webmestre pour l'Université de Lorraine, j'assure des enseignements devant des étudiants en Sciences de l'information et de la communication. Depuis 2011, je prépare une thèse consacrée aux usages des dispositifs de publication numérique par les auteurs et les publics de bande dessinée.

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2000 mai 10

Qu'appelle-t-on Bande Dessinée ?

Sans entrer dans de longues discussions théoriques sur ce qui peut constituer ou non un aspect essentiel de définition de la bande dessinée, je vous propose un panorama succinct des définitions possibles du médium.

Rodolphe Töppfer (Dossier sur Pressibus.org), qui inventa (selon beaucoup d'historiens) la bande dessinée sous le qualificatif de "littérature en estampe" (1833) y voyait un élément important: «Les dessins sans ce texte n'auraient qu'une signification obscure ; le texte sans les dessins, ne signifieraient rien». S'il ne s'agit pas d'un élément sine qua non d'une BD (il existe des bandes dessinées muettes, Gon de Tanaka par exemple), cette citation a le mérite de soulever une des richesses du medium.

Will Eisner titre son livre phare La BD, Art Séquentiel. Voici le fondement de la BD: la juxtaposition en séquences, l'utilisation de la capacité de l'homme à mettre en relation plusieurs éléments comme constituant un tout et à y percevoir une continuité. Scott Mc Cloud (Understanding Comics) précise cette définition ainsi: «images picturales et autres fixes volontairement juxtaposées en séquences». Est-il utile de rappeler que le phylactère ou (pire !) le gros nez ne fait pas la BD, sans la séquentialité c'est simplement une illustration.

Le problème c'est qu'on en vient à considérer des fresques antiques voir même préhistoriques comme de la Bande Dessinée; et carrément pour Mc Cloud les séries de cathédrales de Monet par exemple... Pourquoi pas, mais tout cela prête vite à polémique. Pour clarifier le problème je propose la nuance suivante: une bande dessinée est conçue à la base dans l'idée d'une diffusion possible (mais pas indispensable) par reproduction. Et là, exit les idées poétiques visant à rattacher des morceaux d'Histoire à la BD, je pense que la BD n'a pas besoin de tirer ses fondements de tels vestiges pour se donner une noblesse.

Ce rapide apperçu se limite volontairement à une approche des moyens narratifs (mixité et séquentialité) et des ambitions (diffusion multiple) de la bande dessinée. D'autres approches plus historiques ou sociologiques cherchent à définir la bande dessinée par ses publics ou par les formes dominantes qui sont devenues les siennes (l'album entre autres). Seul l'avenir dira si la notion de bande dessinée peut évoluer pour intégrer des formes marginales, ou si elle s'arrêtera aux formes actuellement instituées par le marché de l'édition.

Commentaires

1
Pour ceux qui voudraient approfondir le sujet, dans un questionnement plus philosophique ou théorique, il y a aussi le très bon livre de Benoit Peeters {Lire la Bande Dessinée}, récemment réédité en poche chez Champs|Flammarion. Sa lecture est un peu rebutante au départ, mais son contenu est des plus intéressants. Il contient notamment des études de cases, strips et autres planches de Hergé, Jacobs, etc. absolument passionnant. On se rend finalement compte à la lecture de ce livre, que la bande dessinée, ça peut aussi être très compliqué finalement. Ou une simple case être lourde de sens cachés, et qui pourtant nous échappe (rationnellement) à la lecture alors qu'on le "capte"... Finalement on se rend compte de toute la difficultée à théoriser ce média. On en vient à se plaindre celui qui tentera d'explorer le {conte multimédia} dans sa profondeur :)

Le mardi 28 septembre 2004 à 20:57

2
Merci d'avoir signalé cette référence bibliographique, en effet indispensable pour qui veut vraiment comprendre la Bande Dessinée. Il faudrait mettre en ligne des fiches bibliographiques sur les ouvrages pertinents comme celui-ci. Avis aux amateurs, il suffit de rejoindre les rédacteurs !

JiF Le mercredi 29 septembre 2004 à 07:01

3
Mauvais distinction, changer distinction. Pourquoi ne suis-je pas d'accord avec cette distinction ? Tout simplement parce qu'il existe certainement des tas de bandes dessinées existantes qui n'ont pas de diffusion, ce qui tu précises implicitement par « une diffusion possible, mais pas indispensable). Mais peut-être n'ont-elles même pas la simple vocation d'être un jour diffusée. Peut-être son auteur ne veut-il que la garder pour lui. Une œuvre entièrement originale, sans aucun reproduction de celle-ci. Même s'il est vrai qu'une bande dessinée est destinée à une distribution par reproduction - au contraire d'une statue par exemple - ce n'est peut-être pas toujours le cas. D'ailleurs, on pourrait dire la même chose d'un livre : il est destiné dès la base à une diffusion (possible) par reproduction. Un meilleur exemple pourrait être qu'il est tout à fait imaginable - et possible pratiquement - de réaliser une bande dessinée et de la vendre au final comme une œuvre d'art unique. Non reproduite. Pourtant celle-ci est diffusée. Point de reproduction ici, mais il serait indéniable qu'il s'agirait bien d'une bande dessinée. Jetons plutôt un œil à ce qui est reconnu comme le véritable ancêtre de la bande dessinée, soit les œuvres de Rodolphe Töppfer. En quoi est-il considéré comme l'inventeur de la Bande Dessinée telle qu'on la connaît de nos jours ? Alors que finalement elle en est bien différente. Je pense que le point principal est qu'il a réussi à dépasser le stade de la simple illustration comme on pouvait (et qu'on peut toujours) trouver en littérature. Comme dans les romans de Lewis Carroll par exemple, tel Alice au Pays des Merveilles. Non, Töppfer a repris les illustrations, mais auxquelles il a ajouté du texte, et qu'il a disposé dans un ordre précis. Le tout utilisé pour raconter directement une histoire, et non illustrer une histoire écrite sous forme de roman. Ici, point de texte écrit, mais seulement des dessins et des textes interdépendants l'un de l'autre. On retrouve donc ici ce qui fait la bande dessinée: un découpage en séquences d'images fixes juxtaposées qui se suivent dans un ordre précis. Le tout devant raconter une histoire. Je pense que c'est cela qui fait une bande dessinée. Ensuite, vouloir prendre les séries de cathédrales de Monet pour de la bande dessinée, c'est effectivement vouloir aller un peu loin. Monet avait-il une histoire à raconter lorsqu'il a peint ses cathédrales ? Je ne le pense pas. Il y avait très certainement un thème à cette série, une certaine évolution dans ses dessins, mais point de véritable histoire. Point non plus de découpage séquentiel et juxtaposées de ces peintures. Ce sont des peintures, une série d'illustrations au mieux que l'on pourrait éditer dans un livre. Peut-être même pourrait-on y dégager une certaine histoire évolutive de ce thème, mais il ne resterait finalement que des illustrations. Une par page. Point de planche, point de case. Au contraire des œuvres de Töppfer. Et ce n'est même pas une distinction au niveau des bulles et du texte, une bande dessinée n'en ayant pas toujours besoin comme le prouve parfaitement La Teigne de Thierry Robin (édité chez les Humanoïdes associés dans la coll. Tohu Bohu). Par contre les fresques préhistoriques pourraient peut-être bien être considérées comme de la bande dessinée. Sous certaines conditions néanmoins. Par exemple s'il y a toute une scène qui est racontée, de façon séquentielle, donc en plusieurs images successives et juxtaposées. Ce qui nous empêche d'affirmer que les fresques de la grotte de Lascaux sont des bandes dessinées, c'est que cela induirait un paradoxe temporel - ou une erreur épistémologique comme dirait Foucault : on appliquerait un terme du XXème siècle à une époque qui lui est bien antérieure. À l'époque, peindre sur les murs était un moyen d'expression pur raconter une scène de la vie. Point. Aujourd'hui, on appellerai ça de la bande dessinée. Un moyen d'expression utilisant des dessins juxtaposées et disposés dans un sens précis de lecture, le tout dans le but de raconter une histoire, qu'elle soit ou non muette. Même si le mode de diffusion privilégié est effectivement par le mode de la reproduction, je pense que le prendre comme point de distinction est réducteur et non juste. Car à ce moment là l'édition possible de la série des cathédrales de Monet dont je parlais plus tôt serait finalement diffusé sous ce même mode de la reproduction...

JMG Le samedi 2 octobre 2004 à 00:27

4
Historiquement la bande dessinée est ancrée dans l'évolution des moyens de reproductibilité technique. Certes Töppfer a grandement innové narrativement parlant en dépassant le stade purement illustratif, mais son oeuvre n'a existé et surtout persisté que parce qu'il lui était devenu possible de réaliser des "estampes" (c'est sont propre terme) beaucoup plus reproductibles que les estampes traditionnelles et autres gravures. Vouloir retrouver les mêmes moyens narratifs dans des oeuvres antérieures issues d'autres civilisations est un raisonnement erroné puisqu'il consiste en une relecture a posteriori de l'Histoire sous un paradigme qui n'existait pas à l'époque où les oeuvres en question ont été produites. Le fait est qu'aujourd'hui l'oeuvre a même dépassé {l'ère de sa reproductibilité technique} (pour reprendre les termes institués par Walter Benjamin): les oeuvres numériques sont clonables à l'infini. Et les autres oeuvres peuvent être reproduites sur divers support de manière de plus en plus convaincante... Du coup on oublie un peu vite que la bande dessinée tire historiquement son existence de la possibilité de reproduire des dessins sur papier. L'évolution technique fait peut-être évoluer sociologiquement le champ de ce medium: on voit d'une part de la BD dans des oeuvres qui lui préexistent historiquement, et on s'apperçoit d'autres part que ses codes sont assimilables par des formes et des supports qui lui sont postéreurs. La première évolution réécrit l'Histoire. On dit souvent que ce sont les gagnants qui peuvent le faire, c'est donc sans doute le signe de la bonne santé de la bande dessinée... Mais ça reste une erreur de méthode, voire d'éthique scientifique (l'Hitoire étant une science). La seconde évolution écrit ce qui sera peut-être l'Histoire. A ce titre elle est beaucoup plus juste: si on assimile de nouvelles formes narratives à la bande dessinée, ça n'est qu'une évolution sémantique, tous les mots en subissent une au cours du temps. Je pense qu'il n'est pas scientifiquement acceptable de relire les oeuvres du passé comme si elles étaient des bandes dessinées. Il est par contre indéniable que depuis sa naissance le médium s'affranchit de plus en plus de cette dimension de "reproductibilité technique"... Et qu'on peut s'attendre à le voir englober des formes qu'il refuse actuellement, plutôt que de se voir confronter un nouveau terme tel que "conte multimédia". Pour ma part, si je vois l'influence de la BD dans un certain nombre de récits numériques, j'y vois de moins en moins la BD proprement dite... Car un peu comme pour la musique, la BD est devenue une industrie asservie à un marché traditionnel (celui du livre) et qu'elle me semble de plus en plus imperméable aux innovations technologiques qui n'iraient pas dans le sens de ce marché. Le dossier paru ce mois-ci dans {Bédéka} ( http://zine.abdel-inn.com/article.php3?id_article=103 ) a le mérite de me contredire... Ou d'aller dans mon sens: quatre pages allouées ponctuellement à la création en ligne, est-ce réellement la preuve que le marché de la BD lui fait une place ? Ou une miette consentie grâce à l'ouverture d'esprit d'un journaliste parmi d'autres (que je salue chaleureusement) ? Les auteurs en ligne qui font de la BD la font souvent ici à défaut - ou en attendant - de pouvoir la faire ailleurs (sur papier). Je pense qu'il y a mieux à faire que de fantasmer sur un marché qui ne tardera pas à trouver ses limites. L'important n'est-il pas de raconter des histoires ? Tant qu'à le faire en ligne, autant oublier ce qu'on pense être ou ne pas être de la BD, prendre ses influences où elles se trouvent (BD, ciné, jeux, art, etc) et créer librement avec les outils dont on dispose. Finalement Töppfer n'a rien fait d'autre. Avant d'appeler ça de la littérature en estampes, et avant qu'on ne le nomme de la bande dessinée, la seule chose qui primait était de raconter avec les moyens à s aportée. Ces moyens lui ont permis de faire quelquechose, mais ceux d'aujourd'hui n'ont aucune raison de s'y limiter ou de le singer s'ils peuvent faire autre chose. Aujourd'hui Töppfer ne ferait sans doute pas de la BD, surtout s'il décidait de le faire sur Internet.

JiF Le samedi 2 octobre 2004 à 01:01

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