Julien Falgas

Formé aux arts plastiques et aux contenus web, je suis un observateur et un acteur assidu de l'évolution de la bande dessinée numérique. Webmestre pour l'Université de Lorraine, j'assure des enseignements devant des étudiants en Sciences de l'information et de la communication. Depuis 2011, je prépare une thèse consacrée aux usages des dispositifs de publication numérique par les auteurs et les publics de bande dessinée.

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2004 sept. 22

Sfar et Spiegelman à la rescousse

Voici ce que j'ai relevé dans le Charlie Hebdo du 11 août dans un entretien qu'a eu Joann Sfar (JS) avec Art Spiegelman (AS) :

«AS : l'underground a émergé ! Maintenant ça se vend !

JS (sourire appuyé) : pareil en France.

(...)

AS : En tous cas, le public littéraire est désormais intéressé par la bande dessinée. Ces gens qui nous brûlaient hier nous révèrent aujourd'hui.

JS (souriant) : pareil en France.

AS : Et même pour les enfants. Il nous voient comme une issue de secours face aux jeux vidéos.»

Ce court extrait m'a laissé une impression très mitigée. L'analyse de Spiegelmann à propos de l'embellie du marché de la BD est assez juste : la BD est non seulement un art mais aussi un métier et un secteur économique. Ceci explique d'ailleurs pour partie le conformisme formel de bien des auteurs.

Je pense par contre qu'il y a méprise lorsque Spiegelman suggère que ce sont les mêmes qui brûlaient les auteurs de BD qui, aujourd'hui, les révèrent. C'est en réalité un bête glissement générationnel des intellectuels : ceux d'aujourd'hui ont grandi avec la BD, là où ceux d'hier gardent une espèce de foi immodérée pour l'écrit pur et dur. Je ne nie pas que certains "anciens" aient pu retourner leur veste devant des albums plus respectables (tels que ceux de Sfar ou Spiegelman), mais c'est plus une culture de l'image narrative qui manquait à la génération précédente.

Reste le point qui m'a fait tiquer. La BD, devenue respectable, serait une porte de sortie aux yeux des adultes pour que les enfants sortent du jeu vidéo. Je suis prêt à parier que dans quelques années, lorsque les intellectuels d'aujourd'hui laisseront la place à des générations d'intellectuels qui ont grandi avec le jeu vidéo, il se trouvera des auteurs pour dire le sourire aux lèvres que "ceux qui nous brûlaient hier nous révèrent aujourd'hui" et peut être même pour se voir à leur tour comme un échappatoire à autre chose de moins respectable. Je ne blâme pas Spiegelman pour ses propos, son analyse est très juste sur ce point, mais cette situation me tire des grincements de dents.

Parce que, en référence à des échanges récents sur fr.rec.arts.bd, je constate comme d'autres un vide économique qui accable la création sur support numérique et lui interdit de persister. Entre la bande dessinée respectable et le jeu vidéo à l'avenir assuré (son marché a déjà dépassé celui du cinéma, et ce n'est qu'une question de temps avant qu'il devienne respectable), il y a des formes narratives inexplorées. Des formes qui le resteront peut-être faute de reconnaissance.

Quoiqu'on en dise, en quelques années d'observation j'ai pu constater comment des auteurs enthousiastes et inventifs ont délaissé le terrain numérique faute de reconnaissance. Je crains que ce type de création ne trouve comme seule niche d'existence celle de "l'art contemporain", ce secteur économique qui survit principalement de la spéculation de quelques personnes ou institutions dont les préoccupations sont souvent très éloignées de la qualité des oeuvres. Aucune reconnaissance ne serait alors possible hors de ce champ très balisé.

Subsiste un petit espoir. La narration sur support numérique - comme la narration de bande dessinée - s'organise autour de vides, mais ces vides sont moins évidents que l'intercase : la configuration du spectateur, son intervention dans le déroulement du récit, les contraintes techniques particulières... Le modèle économique n'est qu'un de ces vides que l'auteur doit donner à combler par ellipse. Ceux qui trouveront comment mettre du récit dans le vide économique pourront sortir la tête de l'eau.

La grosse erreur des auteurs et du public c'est de croire que le support numérique peut être abordé comme le support papier, en se posant uniquement des questions d'ordre plastique, pictural, graphique ou littéraire... Alors qu'on peut aussi s'en poser d'ordre cinématographique, musical, ludique... Mais aussi d'ordre technique, économique, marketting... Et que ce n'est qu'en interrogeant l'ensemble de ces champs que l'auteur se pose globalement une question d'ordre narratif.

Commentaires

1
J'ai l'impression aussi que c'est tout le désaroi de l'Internet en général. Celui-ci est encore balbutiant de nos jours - les liaisons hauts débits commencent à peine à se populariser - et on ne se rend pas compte de tout son potentiel : le multimédia et, ou de ce que nomme JiF « le conte multimédia ». Moi je parlais plus d'une sorte d'explosion de tous les médias en un seul. La difficultée et tout l'intérêt résidant dans la fusion de ceux-ci pour créer quelque chose d'intéressant. Malheureusement à mes yeux l'un des problèmes fondamentaux est que l'Internet est encore vu comme un gadget, un lieu ou on y croise de tout et n'importe quoi. Ceci pourraît être pris dans une optique positive : il y a de tout, mais étant encore pour le moment pris dans une lecture négative: du n'importe quoi. Au mieux, ce média est pris comme une simple vitrine pour des produits à aller acheter dans le commerce, ou bien cliquez ici pour commander. J'aime bien des sites tels que read-box.com ( http://www.read-box.com ), mais il faut bien l'avouer: qu'apportent-ils à part une bibliotèque hyper limitée ? Il y a certes eu et il y a toujours des expériences et tentatives de fusions de médias, et heureusement ! J'espère bien que cela continuera dans ce sens ! Mais ce lieu du média Internet est actuellement ce qui est « Underground. » Pourtant il est capable de mélanger son, audio, texte, image, animation, morceaux de vidéos, etc., de mixer le tout avec une interraction avec le lecteur, qui passe du statut de lecteur spectateur à celui de maître ou participant de l'histoire. L'avantage de cet outil, face au DVD par exemple, c'est de ne pas être figé, et de pouoir toujours bouger, changer. Comme le jeu vidéo de Blade Runner, où les réplicants ne sont pas les mêmes d'une partie à une autre. Mais on peut aller beaucoup plus loin encore. Nous observaons actuellement ce glissement de l'underground. Moment rare et au combien passionnant :) Il est dommage que tout cela soit quelque peu boudé. Mais cela a aussi son avantage : la bande dessinée sortant de l'underground, le « conte multimédia » y reste ou y fait son nid. Il devrait bien y avoir plus de personnes pour y participer, le chercher, le définir, ou encore tourner autour. Les gens ne le connaissent pas encore, et la plupart n'en ont même pas la moindre parcelle d'idée. Laissons les idées germer. Plantons les graînes au hasard. Nota: j'avoue que cette vision de la bande dessinée pouvant sauver du jeu vidéo d'une abbération... Je vois d'ici les parents dire « {au moins pendant ce temps là il lit, il fait quelque chose !} » Et moi de penser « {Ah bon ? Parce que pendant qu'il joue à un jeu vidéo il ne fait rien ?} » Le pire étant que ce sont les mêmes qui vont laisser leurs enfants jouer à des jeux de sociétés, cartes, etc. Et refuser qu'ils jouent à un jeu vidéo sur leur ordinateur... Enfin, ceci est un autre débat. Petite référence pour finir. Dans son dernier livre, {Free Culture}, Laurence Lessig a tout un passage où il explique l'importance de l'Internet dans l'apprentissage. Pour lui ce mélange des médias est un lieu d'expression sans limite pour les enfants. Ceux-ci ne sont plus illétrés, parce qu'ils ne savent pas écrire une histoire. Par le biais de ce mélange des médias, ils se révèlent finalement capables de s'exprimer. Ce passage fait un peu figure d'ovni dans ce livre, mais il est des plus intéressant. Et, cerise sur le gâteau, l'accès au contenu de ce livre est libre, et un projet de traduction est disponible : http://blogspace.com/freeculture/Accueil ( http://blogspace.com/freeculture/Accueil )

JMG Le mercredi 22 septembre 2004 à 20:23

2
J'aime beaucoup ton idée selon laquelle l'underground pourrait aujourd'hui avoir quitté l'édition traditionnelle pour être sur Internet. Je n'avais pas bouclé cette boucle dans mon analyse, tu as raison de le faire. Jolie réponse que la tienne, c'est le première postée sur TalieZine, et c'est une bien belle inauguration !

JiF Le mercredi 22 septembre 2004 à 20:44

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