Julien Falgas

Formé aux arts plastiques et aux contenus web, je suis un observateur et un acteur assidu de l'évolution de la bande dessinée numérique. Webmestre pour l'Université de Lorraine, j'assure des enseignements devant des étudiants en Sciences de l'information et de la communication. Depuis 2011, je prépare une thèse consacrée aux usages des dispositifs de publication numérique par les auteurs et les publics de bande dessinée.

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2005 mar. 17

Un prix Eisner de la bd en ligne ?

C'est en tous cas une question à l'étude d'après le comics reporter. Bien que rien ne soit encore gagné, c'est un signe de plus que le marché américain montre une ouverture très large aux webcomics. On commençait à s'en douter, puisque de plus en plus d'auteurs anglosaxons vivent de leur oeuvre en ligne. Et que des auteurs du support papier se tournent de manière complémentaire vers Internet pour avoir plus de libertés de création.

Cette situation particulière est en grande partie due au statut du comics papier aux yeux du public : puéril, cloisonné, ... Le public anglosaxon boude sa production papier parce qu'elle campe sur un segment miniscule : le jeune ado. C'est donc tout à fait différent de ce que l'on observe en France où la bande dessinée ne s'est jamais aussi bien portée tant en terme commercial qu'en termes créatifs et de reconnaissance du public... Mais où la production en ligne reste confinée à l'amateurisme (sans jugement de valeur aucun).

Paradoxalement donc, c'est la mauvaise santé du comics qui serait à l'origine de l'explosition du webcomics... Et la bonne santé de la BD sous nos latitudes qui empêcherait l'émergence d'une production en ligne professionnelle.

On constate par contre des critères d'éligibilité un peu obtus pour ce prix du webcomics. La part de son et d'animation doit être minime pour que l'oeuvre soit acceptée à concourir. C'est également une confirmation que le public anglosaxon perpétue des clivages très nets entre ce qui relève de la bande dessinée et ce qui relève de l'animation. L'essentiel n'est-il pas pourtant de raconter des histoires sous la forme la plus adéquate à ce qu'on imagine ? Pourquoi la bande dessinée devrait-elle être un genre au sein de la production en ligne, elle qui a tant lutté pour ne plus être un genre au sein de la littérature ?

Commentaires

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Effectivement la bédé en ligne ango-saxone (ou plus précisément américaine) «campe sur un segment minuscule: le jeune ado», comprenons par là qu'elle se contente d'un petit nombre de poncifs multipliés par des centaines d'exemplaires: manga, ninjas, elfes bistres aux oreilles pointues, geeks paresseux ou cyniques, discours ambigus sur le bien ou le mal auxquels le mouvement punk nous a habitué. Non seulement on ne trouve que ça sur les sites de webcomics, mais en plus les lecteurs boudent ce qui ne semble pas correspondre à ce schéma. Si effectivement on n'a des lecteurs que pour ça, alors on a bien une sélection par le lectorat ( http://zine.abdel-inn.com/article.php3?id_article=0122 ). Mais d'autres gens doivent bien être intéressés par d'autres styles. Mais alors ils ne vont pas sur les sites de webcomics! C'est une sélection par la réputtation d'ensemble de la bédé!! Je suis tout à fait d'accord avec ton analyse sur les animations: un des gros intérêts de la bédé en ligne est que justement elle offre à l'artiste une gamme plus large de moyens pour transmettre son message: sons (émotion), animation (mouvement) interactivité (découverte progressive) qui en finale la rapprochent davantage du film que du livre. Alors réduire la bédé en ligne à seulement scanner des planches d'un livre, quel dommage!! D'ailleurs, de ce point de vue, les sites de bédé français ne sont pas mieux que les sites américains, a l'exception très notable d'Abdel Inn, et c'est ce qui fait l'intérêt de ta démarche. A noter d'ailleurs que si un grand classique comme Hergé avait connu Internet, il en aurait probablement exploré les possibilités, lui dont les critiques louent certaines images d'une qualité quasiment cinématographique (le tanguage du navire l'Aurore et l'effet sur les savants, ou le capitaine Haddock qui met les Berabers en fuite). Enfin le «choix» de rester amateur ou de devenir professionnel appelle une remarque. Oui, il est tout à fait possible de gribouiller huit pages au crayon et de les mettre en ligne brut de scan en un dimanche. Mais ce type de travail n'intéresse en général personne. Ce qui intéresse les gens, ce sont des histoires plus longues (les albums font 40 pages, ce qui équivaut à 80 écrans) avec une ligne nette et de la couleur. Mais cela demande par contre un an de travail à temps plein, sans parler des animations flash. Alors il faut savoir ce que l'on veut: si on veut plein de webcomics de mauvaise qualité, on n'a qu'à continuer comme aujourd'hui. Si on veut des bédés en ligne de bonne qualité, et a fortiori si on veut des anims et du son, alors il faut forcément à un moment ou à un autre soutenir les auteurs. Cela semble encore très peu compris, même aus USA pays du capitalisme et du business.

Likchenpa Le dimanche 20 mars 2005 à 00:03

2
Je précise que les webcomics américains sont une avancée par rapport aux comics. Mc Cloud a bien fait son travail avec {Reinventing comics}, en expliquannt par a+b que le marasme des comics vient de leur focalisation sur un seul public. Les auteurs de webcomics proposent une offre plus diversifiée. Notament sur ModernTales.com ( http://www.moderntales.com/ ) qui segmente le public entre : le webcomics mainstream (qui tient plutôt du strip que du comics de super héros), le webcomics pour les djeunz (plus proche de son grand frère), le webcomics pour intello (genre graphic novels et experimental) et le webcomics pour les filles. Ca reste de la segmentation grossière, mais c'est déjà plus ouvert que la production papier. Autre précision : l'annuaire de bd en ligne, animation flash etc ( http://www.abdel-inn.com/ ) n'est pas un éditeur en ligne, le site n'a donc pas de choix éditoriaux quant à la production de bd en ligne française... Mais il en a dans le fait de ne pas cantonner les liens référencés à de la BD proprement dite : je trouve très bien de faire de la BD en ligne, mais c'est bien mieux de faire du conte multimédia... Et si formellement la démarche abouti à de la BD, il faut que ce soit parce que cette forme s'est imposée à l'auteur pour son récit, et pas parce qu'il est resté cloîtré dans l'optique de produire sur le net ce qu'il ne produit pas sur papier. Dernier point. Les anglosaxons ont une certaine avance quant à la reconnaissance des auteurs puisque de plus en plus d'entre eux exercent leur activité de création en ligne de manière professionnelle. C'est encore loin d'être le cas ici. Comme je l'expliquais ça tient pour bonne part au fait que le public a l'impression d'avoir sur papier tout ce qui lui convient, ce qui n'est pas le cas aux USA. Reste une opportunité côté anglophone : l'album de BD est devenu un produit onéreux réservé à une certaine élite sociale et intellectuelle... Tandis qu'Internet s'étend tranquilement à des tranches moins aisées de la population, qui peut-être seront intéressées par une production vendue moins cher parce que moins couteuse à éditer et distribuer... A condition que la qualité de cette dernière soit au rendez-vous et quelle soutienne la comparaison avec des offres audiovisuelles plus instituées.

JiF Le dimanche 20 mars 2005 à 11:34

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Mettons que le choix disponible sur les sites anglo-saxons soit plus large que ce que j'ai dit, davantage comme tu as dit. Cela reste encore un choix assez étroit, tant sur les sujets que sur le style. Et quand on en arrive à des sites payants comme Modern Tales ( http://www.moderntales.com/ ), il y a forcément un moment où quelqu'un t'accepte ou te refuse sur le site. On retombe donc sur la sélection éditoriale la plus classique, et ceci tant que un auteur n'est pas capable de mettre au point son propre système de paiement en ligne. (On peut, mais ce n'est pas très simple). Le ferait-il, qu'il risquerait de n'avoir que zéro virgule zéro visiteurs... Pour une initiative comme Modern Tales ( http://www.moderntales.com/ ), il se pose forcément la question: les gens sont-ils prêts à payer pour un contenu qu'ils ne connaissent pas d'avance? Beaucoup étaient très sceptiques, et Joe Manley (le créateur de Modern Tales et des autres sites de la même famille) a dû ramer à contre-courant. Mais il a réussi contre toute attente, car il a su donner à son public l'impression qu'il trouverait ce qu'il cherchait. Ce que d'autres auteurs font (et je ne suis pas le seul) est de proposer de soutenir leur travail, grâce à un service de paiement en ligne. Cela peut-il marcher? (en supposant évidemment que le travail proposé en vaille la peine)? Non si les lecteurs se contentent d'appliquer l'état d'esprit de «pirate» qui a déjà sévi contre les oeuvres musicales. Oui, si les lecteurs se sentent une responsabilité, et qu'ils comprennent qu'un artiste ne peut exister et produire que si il a de quoi payer ses repas. Après tout de nombreuses entreprises d'informatique arrivent à fonctionner en proposant leur produit en «shareware»: l'utilisateur paie si il est satisfait. Pourquoi pas avec les bédés et autres créations multimédia en ligne? D'une manière générale, on peut affirmer sans trop de risque de se tromper que des grands succès de la bande dessinnée comme Tintin ou Astérix seraient restés totalement méconnus si ils n'étaient pas sortis d'abord dans des journaux mensuels bien distribués, aux nombreux abonnés. Et des bédés superbes de Moebius, Bati ou Macedo restent confinées à un petit public, parce qu'elles n'ont pas été d'abord présentées dans des revues à grand tirage, ou qu'elles n'ont pas été promues dans les bacs des supermarchés. Internet offre la possibilité d'être au moins présent en ligne, à défaut d'être présent chez les éditeurs. Mais cela ne suffit pas à ce que les visiteurs viennent...

Likchenpa Le dimanche 20 mars 2005 à 23:26

4
ModernTales offre toujours la dernière planche en date de chacun des webcomics, des milliers de gens suivent ainsi les récits gratuitement chaque jour et on peut donc tout à fait savoir à quoi on accédera en s'abonnant. C'est bien entendu une démarché éditoriale, elle impose donc des règles aux auteurs (régularité, format plus ou moins défini) afin de pouvoir offrir au public une production intelligible. L'autoproduction a l'avantage de permettre plus de liberté, mais elle a aussi la limite d'être beaucoup moins accessibles. L'édition peut tomber dans l'écueil de la standardisation, mais elle présente aussi l'avantage - si elle est menée intelligement - de mettre plus aisément une oeuvre à la disposition du public. Les deux types de diffusion peuvent rencontrer le problème du piratage... Mais contrairement aux tubes musicaux, la production en ligne n'est pas suffisament connue de tous pour risquer grand chose à être aussi diffusée sous forme libre, sinon d'être mieux connue. Jusqu'à un certain stade de notoriété le "piratage" bénéficie à l'oeuvre... Et arrivé à un certain stade il permet simplement d'être informé de ce qui se fait de manière gobale et d'être ainsi mieux à même de juger ce qui mérite d'être acheté ou non. Le pouvoir d'achat de chacun n'est pas extensible à l'infini, aussi le piratage a-t-il ouvert une brèche dans la loi qui voulait que seul le plus connu puisse subsister. C'est en tous cas une des analyses défendues par des gens aussi notoire que l'éditeur O'Reilly et qui mettent à mal les théories catastrophistes des majors du disque qui finalement sont les seuls responsables de leurs difficultés. Le fonctionnement du shareware est l'exemple typique de cette manière d'aborder la question de la distribution par le consommateur (ou "piratage" lorsque cette distribution est interdite par la loi) : on continue de payer mais seulement après s'être assuré que ça en valait la peine. Ce qui nous renvoit au problème de l'éditeur : si le consommateur est de plus en plus porté à essayer avant d'acheter, il finit par faire lui même les choix éditoriaux et par croire que l'éditeur ne sert plus à rien. Je pense que c'est aussi une erreur d'en arriver à cette conclusion. Cette évolution renvoit simplement l'éditeur à son juste rôle : plus il sera capable de choisir ce qui mérite d'être vu et plus on lui fera confiance. L'éditeur avait fini par être un prescripteur par la force du marketing, son but était juste de vendre ce qu'il éditait, il a fini par perdre la confiance du public. Le fait que le public choisisse ce pour quoi il paie contraint l'éditeur à redevenir un conseiller capable de dicerner à la source ce qui mérite d'être édité... Sous peine d'être broyé par la loi du marché qu'il croyait détenir. Les maisons de disque sont en plein dedans : à force de produire de la m*rd* à moindre frais en s'arrangeant pour l'écouler le plus largement possible, elles ont oublié que leur rôle premier était de trouver et faire découvrir les artistes qui en valent la peine ; le public a préféré télécharger en masse pour faire ce choix lui-même... Et des gens comme moi ont fini par décider de ne plus acheter de CD et de n'écouter que des artistes qui se diffusent librement en ligne ( http://blog.abdel-inn.com/index.php?La-musique-autrement ).

JiF Le mardi 22 mars 2005 à 15:54

5
Juste une petite mise au point: Quand je parlais d'esprit "pirate" je voulais parler de gens qui ne veulent pas payer DU TOUT, ou, pire, qui vendent des oeuvres dont ils ne sont pas les auteurs. Et ce n'est pas sans relation avec un tel état d'esprit si les plus "piratés" sont le rap, pas Mozart. A mon avis, c'est aux artistes, aux créateurs, à tous ceux qui ont travaillé (et pourquoi pas les éditeurs, si ils bossent dans l'esprit que tu dis) de décider si leur travail doit être rémunéré ou non. Tout en sachant que, dans notre "société libérale démocratique avancée" on n'a en fait pas le choix, puisque les fabriquants d'instruments ou les épiciers demanderont de toute façon de l'argent aux artistes. D'où mon appel à la responsabilité des lecteurs, qui ne doit pas s'exprimer que par des "votes" mais aussi par des dons, quand c'est suggéré. Et le rappel aussi du fait que, sur un CD de 10 euros, seulement un ou deux vont à l'artiste. Se passer de certains éditeurs «producteurs de m*rd*» permettrait donc d'acheter la musique moins cher, tout en permettant à l'artiste d'en vivre mieux. Voir à ce sujet deux liens sur le site très likpateux de Richard Trigaux, un sur internet et le piratage ( http://www.shedrupling.org/activist/internet/libre.php?lang=fr ) et un sur l'économie ( http://www.shedrupling.org/recherch/vrai-eco/vrai.php?lang=fr ). Sinon je trouve intéressant l'ensemble de tes analyses, même si je ne les commente pas en détail, et j'y renvoie le lecteur.

likchenpa Le mercredi 23 mars 2005 à 08:07

6
Merci de ton intérêt, tes longues interventions sont toujours riches en sources de rebondissements et de réflexion :). D'ailleurs n'hésite pas à me dire si tu souhaites pondre un article sur TalieZine !

JiF Le mercredi 23 mars 2005 à 20:51

7
Gros lik!

likchenpa Le jeudi 24 mars 2005 à 20:17

8
A une époque où les comics américains ont énormément évolué, il est difficile de laisser l'appellation que tu emploies dans ton article. Comme pour les films, il existe le mainstream de base, tant en comics qu'en webcomics, et aussi à côté nombre de productions qui se démarquent avec succès. En traduisant certaines, je les cite avec grand plaisir : Elftor, Ninja blanc, Red Meat, et beaucoup d'autres. De la même manière tous les comics ne parlent pas de super héros : le policier a fait une entrée en force grace à Bendis, les américains se moquent de leurs super héros dans des petits bijoux comme The Pro ou le Punisher. Ce me semble normal qu'un mainstream commercial domine le marché tandis que ce qui est alternatif, plus intelligent, voire plus difficile d'accès garde une part plus réduite. Internet permet par contre à n'importe quel auteur alternatif de présenter ses oeuvres dans le monde entier facilement et pour un coût ridicule.

Phiip the Phiip Le mercredi 4 mai 2005 à 12:41

9
J'emprunte cette analyse à Joey Manley, qui explique ainsi le succès de ModernTales.com ( http://www.moderntales.com/ ), qui est un éditeur professionnel de webcomics. C'est sans doute un peu réducteur, mais je ne suis pas vraiment étonné que le public américain ignore certains joyaux de se production papier. C'est exactement la même chose avec leur cinéma : il en aura fallu du temps avant qu'ils ne reconnaissent le génie de Clint Eastwood :). Ce que je trouve amusant, c'est que cette ignorance bénéficie à un autre média, et c'est pas plus mal après tout. Au fait Phiip, j'attends toujours mes images pour ton interview sur AtelierBD ( http://www.atelierbd.com/ ) ;)

JiF Le mercredi 4 mai 2005 à 22:00

10

Bonjour, je suis tombée par hasard sur cet article c'est un petit bijoux... Très intéressant. Je met votre blog dans mes favoris pour y faire une lecture plus approfondie.

A bientot donc.

Amarante

Fantaisie Le mardi 15 janvier 2008 à 10:11

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