Julien Falgas

Formé aux arts plastiques et aux contenus web, je suis un observateur et un acteur assidu de l'évolution de la bande dessinée numérique. Webmestre pour l'Université de Lorraine, j'assure des enseignements devant des étudiants en Sciences de l'information et de la communication. Depuis 2011, je prépare une thèse consacrée aux usages des dispositifs de publication numérique par les auteurs et les publics de bande dessinée.

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2005 mar. 27

Le film de mars : Million dollar baby de Clint Eastwood, le film de boxe crépusculaire

Clint Eastwood, réalisateur, confirme sa place parmi les grands du cinéma contemporain. Chaque genre qu'il passe sous son crible est irrémédiablement marqué de sa patte et de son regard acéré.

C'est aussi un grand plaisir de retrouver l'acteur Eastwood, qui a décidément bien vieilli, à bientôt 75 ans on espère le voir encore longtemps à l'écran !

Ne lisez pas la suite si vous n'aimez pas connaître l'histoire avant d'avoir vu le film. Pour ma part je savais juste que j'allais voir un film de boxe par et avec Clint Eastwood... Et que je n'allais sans doute pas le regretter.

Impitoyable avait bouleversé les codes du western après les western spaghettis de Sergio Leone qui avaient révélé Monsieur Clint comme acteur. Un monde parfait s'en prenait au road movie avec la même vision du monde gris-sombre malgré une lumière solaire omniprésente. Space Cowboys s'était attaqué à la conquête spaciale. Mystic River au thriller ... J'en passe et des meilleurs.

Le film de boxe est un des grands genres propres au cinéma américain, il fallait bien qui traverse la moulinette Eastwood un jour ou l'autre. Clint nous prouve dans la première partie du film combien il a su assimiler les codes et livre un très beau film de boxe. Compositeur du thème principal, assisté de son épouse pour le reste de la bande musicale, Eastwood montre qu'il n'a pas besoin de la béquille d'une composition tonitruante pour donner le rythme de ses films. La musique est là, présente, elle accompagne l'intrigue avec la même discrétion que Morgan Freeman. L'acteur tient le rôle de Scrap, un ancien boxeur éborgné lors de son dernier combat, devenu homme à tout faire modeste et clairvoyant dans la salle de boxe de Frankie (Clint Eastwood), le vieux soigneur/entraineur/manager qui a formé les meilleurs boxeurs sans jamais oser les faire aller jusqu'au titre de champion du monde de crainte de les voir finir infirmes.

Maggie, l'aspirante boxeuse, vient bouleverser ce petit monde hanté par le passé avec sa volonté de dépassement. Tous les ingrédients du genre sont là, le boxeur est simplement une boxeuse, ce qui permet de brouiller la sacro-sainte relation entraineur/boxeur.

Mais Maggie atteint les 33 ans lorsqu'elle monte sur le ring face à la championne du monde (une allemande, la plus vicieuse du circuit, qui se préoccupe peu que ses coups puissent s'avérer mortels). Frankie va chaque jour à la messe et harcèle le prêtre de questions sur la trinité, l'immaculée conception et tous ces mystères bibliques qui défient la logique rationnelle. Ce film est un chemin de croix pour Maggie, issue des classes les plus populaires de l'amérique profonde : ces gens qui - comme la mère de Maggie - s'achètent une caravane, une friteuse et du beurre de cacahouette, arnaquent les allocs pour vivre, pèsent 120 kg, ont une fille avec un enfant en bas âge et un fils incarcéré et vont visiter Disneyland avant de rendre visite à leur fille hospitalisée. La boxe est la voie de la rédemption pour cette représentante de ceux qui votent Bush et croient que Dieu bénit l'Amérique. Il fallait la crucifier sur cet emblème du dépassement de soi, de l'individualisme et de la victoire au détriment de l'autre.

Maggie n'est pas seulement étendue traitreusement après la fin du troisième round, paralysée à vie il ne lui reste que la parole, son sourire et ses yeux pour pleurer. Plus de film de boxe, plus de victoire au delà de soi et d'un adversaire déloyal. Frankie, le croyant le plus douteux qui ait jamais fréquenté une église quotidiennement, se prend à croire au miracle... Mais Dieu n'existe pas, Maggie est condamnée. Frankie qui lui a tout donné devra lui donner la mort, au mépris de la morale puritaine et du discours insensé du représentant d'une Eglise dépassée par son temps. Une Eglise qui interdit l'euthanisie, condamne le suicidé à l'Enfer, considère le droit à l'avortement comme un génocide comparable à la Shoah, prône l'abstinence comme idéal de protection contre le virus du SIDA, ...

4 Oscars mérités pour ce film, étonnante et innatendue distinction pour une plaidoirie aussi poignante contre tout ce sur quoi s'appuie la politique américaine actuelle. On se demande comment ne pas y voir un chef-d'oeuvre. Pas seulement un bon film, un très bon film !

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