Julien Falgas

Formé aux arts plastiques et aux contenus web, je suis un observateur et un acteur assidu de l'évolution de la bande dessinée numérique. Webmestre pour l'Université de Lorraine, j'assure des enseignements devant des étudiants en Sciences de l'information et de la communication. Depuis 2011, je prépare une thèse consacrée aux usages des dispositifs de publication numérique par les auteurs et les publics de bande dessinée.

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2005 nov. 13

nyc2123: un Webcomic d'un genre nouveau

par JMG

NYC2123:Dayender, de Chad Allen et Paco Allen, est un webcomic qui se présente sous deux aspects innovants: il est spécialement conçu pour la nouvelle console de Sony, la Playstation Portable ; et est disponible sous une licence Creative Commons qui permet non seulement la diffusion libre de l'œuvre, mais aussi la création d'œuvres dérivées.

Toute la réalisation de ce webcomic est spécialement prévue pour un affichage sur l'écran de la PSP, à savoir une résolution de 480 par 272 pixels. L'espace d'affichage est limité, il faut donc l'optimiser. Du coup il s'agit en général d'une seule case, bien quelques fois il y en ait plusieurs. La lecture est donc beaucoup plus entrecoupée que dans la lecture d'une bande dessinée ou d'un webcomic plus classique, car chaque fois il faut passer d'une case à l'autre. C'est comme si nous avions une petite bande dessinée et que nous devions tourner la page à chaque case. L'étonnant est que ça ne dérange pas vraiment la lecture. À part les temps de chargement, qui peuvent parfois ralentir, voire bloquer l'action un petit moment (et ainsi faire sortir le lecteur de l'histoire).

Mais NYC2123:Dayender n'a pas que cet aspect, il en cache un autre, bien plus impressionnant: il est disponible sous une licence Creative Commons. Soit une licence libre, même si elle n'est pas libre au sens de la FSF et du Projet GNU). Mais les auteurs ont optés pour une version surprenante de la licence, car ils ont choisit la version « Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique » soit une des versions les plus libres et surtout: permettant la création d'œuvres dérivées ! Les auteurs encouragent de plus la création de telles œuvres, à savoir de simples traductions, mais aussi des remix, voire des réécritures de l'histoire, et plein d'autres idées encore. Les seules restriction - partagées par toutes les licences libres - étant de citer les auteurs originaux et de redistribuer les œuvres dérivées sous la même licence - ceci garantissant que les œuvres restent libres, c'est ce qu'on appelle le copyleft, en contre mesure du copyright. La seule restriction des libertés étant la clause de non utilisation commerciale de l'œuvre et de ses dérivées.

L'avantage d'une telle licence c'est qu'elle permet le téléchargement de l'œuvre et sa diffusion, tant que cela reste dans un cadre non commercial. Ainsi les auteurs fournissent des archives qui permettent de stocker les fichiers sur la PSP et de lire n'importe où, en se passant bien entendu des temps de chargement sur le réseau. Mais permettant aussi de fournir une copie de l'œuvre en toute légalité à un ami par ex. Voire de les distribuer sur P2P, tout aussi légalement.

L'autre avantage c'est la possibilité de traductions. Les simples lecteurs pouvant se transformer en auteur et fournir des versions traduites, qui seront ajoutées au site. Ainsi des traductions en Allemand et en Hongrois sont déjà disponibles, une version française est en cours. Afin de regrouper les efforts, les auteurs ont même créé un forum spécialement dédié aux traductions et autres versions dérivées.

Les auteurs vont cependant beaucoup plus loin et fournissent les fichiers sources de leur Webcomic et non pas seulement les rendus pour le web, afin que les œuvres dérivées soient de la meilleure qualité possible. On commence donc à s'approcher de plus en plus du modèle de l'open source dans le logiciel libre. Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur cette philosophie, je leur conseille la lecture des articles du Projet GNU, à commencer par la Philosophie du Projet GNU. Malheureusement les fichers source de NYC2123:Dayender sont au format propriétaire Adobe Illustrator 9. Il fallait bien un point négatif dans tout ce positif. Peut-être faudrait-il les contacter pour leur demander si le format SVG ne serait pas possible, plutôt, ce qui permettrait de pouvoir utiliser Inkscape ou Xara Xtreme, soit des logiciels libres.

L'histoire en elle-même elle n'est pas tip-top. Sympathique certes, mais sans plus. Graphiquement par contre c'est joli, même si c'est très fixe et très emprunté à Sin City (aplats de noir et blanc et quelques aplats de couleurs uniques - orange, rouge, jaune - sur certains objets particuliers). L'univers est en revanche original: il tourne beaucoup autour du free software et des idées qui tournent autour. Ainsi il existe des drogues open source par ex. Le monde est dominé par Microsoft, notamment les OS embarqués pour piloter les engins. Mais nimporte quel pilote pas fou embarque des trucs interdit: et l'open source et du Linux :p


Pour ramasser un peu, ce qui me semble important c'est la possibilité de pouvoir lire des œuvres numériques sans: être collé à un ordinateur tout d'abord ; et sans passer par une phase de transposition vers une version papier - l'œuvre n'étant plus numérique et perdant de ses qualités. Un ordinateur est encombrant et peu maniable, qu'il soit de bureau ou portable. De petits appareils, appelés à devenir grand public, permettent de le faire de manière intelligente et surtout non encombrante. On peut ainsi lire des œuvres numériques dans son lit ou aux toilettes, comme on lirait un livre. L'avantage étant que l'œuvre reste numérique et ne se transpose pas dans une version papier, ce qui ouvre le champ des possibilités. Des cases peuvent êtres animées et le webcomic avoir une ambiance musicale par ex. De plus, grâce aux réseaux sans-fils on peut connecter ces petits appareils à Internet, et ainsi lire un webcomic, dans sa forme numérique, directement depuis Internet sur de petits appareils. Certes les logiciels de la PSP sont encore limités et ne permettent pas encore d'animation ou de son sur le navigateur, mais qui sait ce que demain nous réserve ? Peut-être un nouveau firmware plus évolué pour la PSP, certainement de nouveaux appareils, beaucoup plus évolués au fur et à mesure de telles créations.

Mais bien plus que cela ce sont les licences libres qui sont disponibles et appliquées aux œuvres numériques qui ne limitent pas l'utilisation des œuvres numériques et ne renie pas leur statut: celui d'être multipliable à l'infini - un fichier informatique étant de fait clonable, et constamment cloné. Mais ceci est une autre histoire :)

EDIT de JiF: digital games se fait l'écho de cette BD sur le web vidéoludique francophone.

Commentaires

1
Je ne pense pas que la license Creative Commons ou Copyleft soit "positive" et que le copyright classique soit donc "négatif". Ils répondent simplement à des objectifs différents, en ce qui concerne la création. Pour une bande dessinée comme celle proposée, qui est essentiellement un jeu, il n'y a pas d'inconvénient à la voir redécoupée, modifiée, récupérée chacun à sa façon, et cela pourrait être même amusant. Mais en ce qui me concerne, le monde merveilleux des éolis répond à un objectif très différent, à savoir faire passer un message philosophique par le biais d'une présentation poétique et artistique. Cela demande donc que les personnes qui voudraient ajouter des scènes soient à la fois bien au courant de la philosophie à faire passer, et également dans un style graphique qui convient. Comme ces conditions ne sont pas faciles à remplir, je préfère m'en tenir à un copyright classique plutôt que de laisser n'importe qui dénaturer mon travail. (Ce qui n'empêche pas d'éventuelles collaborations avec d'autres créateurs partageant les mêmes objectifs). Mais ce choix que j'ai fait ne signifie pas que le copyright soit "positif" et le copyleft "négatif"...

Richard Trigaux Le dimanche 13 novembre 2005 à 19:20

2
Je ne pensais pas induire ce sens de copyright serait le mal tandis que le copyleft serait le bien en écrivant cet article. Il est vrai que j'ai personnellement une forte préférence pour le modèle copyleft - qui est une forme de copyright, mais placé sous un autre jour, ou « à gauche », d'où son nom. Je suis moi-même partisan de l'informatique libre, mais aussi de la culture libre ( http://culturelibre.net/ ) (originellement free culture ( http://www.freeculture.org/ )) dans son ensemble. Je comprends parfaitement ton point de vue, pour le résumer tu ne souhaites pas voir n'importe qui s'approprier ton travail et en faire n'importe quoi. Je me répète mais je le comprends parfaitement. Cela n'empêche cependant en rien de placer ton travail sous copyleft. C'est là l'une des forces et innovations des licence Creative Commons: il te suffit de choisir tes clauses. Par exemple la licence « Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 ( http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ ) » me semble adaptée à tes besoins particuliers. L'avantage par rapport à un copyright classique, c'est tout d'abord une meilleure circulation possible de tes œuvres et le fait qu'elle soit placée sous une licence déterminée - soit un texte de loi. Ceci permet au lecteur de savoir exactement ce qu'il a le droit de faire ou non. Le lecteur de ton site, par exemple, ne sait pas s'il a le droit de télécharger une copie locale de tes romans, et encore moins s'il a le droit de les diffuser, comme en donner une copie à un ami. Dans les faits le copyright est tellement restrictif que la seule chose que l'on puisse faire c'est lire directement depuis ton site. Point. Ce qui est dommage, car du coup je ne peux pas en faire de copie locale pour les lire offline sur ma PSP. De plus avec la notion de « paternité » le travail reste toujours sous ton nom et le lien vers ton site (ou se trouve l'original) est toujorus présent lors de toute diffusion. Pour choisir la licence Creative Commons qui correspond à ses besoins: http://creativecommons.org/license/?lang=fr ( http://creativecommons.org/license/?lang=fr ) Par contre je ne suis pas du tout d'accord avec ta qualification de {NYC2123} ( http://nyc2123.com/ ) ! En quoi ce webcomic serait-il un « {jeu} » ? On a la désagréable impression en lisant ceci que tu places ton travail à un autre niveau, bien entendu plus important et autrement plus sérieux que celui engagé par les gens de {NYC2123} ( http://nyc2123.com/ ). Pour moi leur travail a un fond philosophique - tout autant que le {monde merveilleux des Eolis}: il fait benoîtement passer le message qu'il existe autre chose que le modèle fermé. Tout en montrant la dérive hyper propriétaire d'un monde. Le plus intéressant (et étonnant) est qu'ils osent l'appliquer à leur travail même par l'autorisation d'œuvres dérivées. C'est à considérer le travail des autres comme étant moins sérieux et important que le sien que l'on devient élitiste et qu'on se replie sur soi. Ce qui est le modèle classique du copyright et que le copyleft tente de dépasser: l'idée des Creative Commons étant le déplacement de la création de l'individu vers la communauté, et donc une ouverture... Certes cette fois j'affirme - et je m'en rend bien compte - que le copyright est le mal et le copyleft le bien. Je m'en excuse.

JMG Le dimanche 13 novembre 2005 à 20:07

3
Merci de ces renseignements. En effet la license copyleft "paternité" dont tu parles pourrait mieux convenir à mon besoin que le copyright classique. En fait le copyright classique ne se prête bien qu'à une seule chose: l'exploitation commerciale d'une oeuvre. Et il peut même se prêter à une monstruosité: après ma mort, mes ayants droits (ou un éditeur) pourraient, sous prétexte de "protéger leur intérêt" interdire toute publication ou mise en ligne de mon oeuvre, ce qui irait directement à l'encontre de son but. Et c'est une chose que l'on voit souvent, malheureusement, pour des petits auteurs méconnus, qui deviennent introuvables après leur mort, pour cette raison mesquine. Comme tout artiste, je préfère de loin que mon oeuvre soit lue gratuitement que pas lue du tout. L'idéal serait qu'elle soit lue et qu'elle me rapporte, mais ça... Par contre je n'avais pas du tout l'intention de dénigrer NYC2123, au moins pour une raison très simple: je ne l'ai pas lue. Si j'ai donné l'impression de ce faire, je m'en excuse. J'aurais eu forcément tort de critiquer ce que je ne connais pas. Je voulais simplement dire que un jeu collectif se prête bien à des modifications imprévues par l'auteur original. J'ignorais que left dans copyleft signifiait "gauche" au sens politique, et donc forcément "copyright" se retrouvait affublé de "droite". Pour ma part, tout en étant toujours d'accord avec l'idéal de justice sociale à la base du Marxisme, ces mots n'ont plus guère de signification pour moi (sans rentrer dans des considérations hors-sujet ici, il n'y a qu'à regarder le bilan des gouvernements qui se sont succédés, qui a voté pour une loi anti-droit de l'homme récemment, qui soutient la racaille, etc). Si ce que j'ai à dire sur une économie non-égocentrique t'intéresses, tu peut regarder mon site:

Le lundi 14 novembre 2005 à 15:17

4
Ah, cette fois c'est à moi de m'excuser alors, disons que c'est le mot de « jeu » qui m'a perturbé et je me suis mépris sur tes intentions. Tu résumes aussi très bien tout le problème du copyright et encore plus de ses dérives. Je m'en vais aller lire un peu ton site qui me semble intéressant :) Par contre copyleft n'a pas de raison politique. Ce n'est qu'un jeu de mot (qui marche à peu près en français). Le copyleft est un copyright, dans le sens où il y a toujours attribution d'une œuvre à des auteurs particuliers et qu'on appose une licence d'exploitation sur cette œuvre. Sinon ce serait du domaine public. Cette autre forme de copyright doit cependant se démarquer du copyright classique, avec lequel elle entre en rupture totale dans son application. Du coup on dit que ce n'est plus du « droit d'auteur » mais du « gauche d'auteur ». Je ne saurais que trop conseiller la lecture les deux avants propos de Cory Doctorow ( http://www.craphound.com/ ) sur son premier livre « Down and Out in the Magic Kingdom ( http://www.craphound.com/down/ ) » qui expliquent pourquoi il est passé au licenses copyleft - un petit auteur marche grâce au bouche à oreille - et pourquoi au fur et à mesure il est passé à des versions de plus en plus libres. On voit tout l'intérêt d'une telle ouverture de ses créations quand on voit toutes les œuvres dérivées de son livre, qui vont de la simple traduction à une réorganisation de toute les phrases pour transformer le texte en prose poétique, en passant par un rendu du texte dans tous les formats possibles pour tous les lecteurs possibles, etc. Il est par ailleurs édité de manière classique, c'est-à-dire qu'on peut toujours acheter ses livres. Il semblerait que ça lui rapporte de l'argent. Preuve, s'il en était besoin, que les deux schèmes sont compatibles entres-eux :) Je dois dire merci, car grâce à ce petit échange j'ai réussi à mieux cerner l'intérêt véritable du copyleft, et différentes petites notions. Notamment le passage de l'égo au commun, ou encore pourquoi les licences Creative Commons ne sont pas véritablement libres - à part la moins restrictive.

JMG Le jeudi 17 novembre 2005 à 01:15

5
Ah, il est intéressant de savoir qu'un auteur en copyleft fait en finale plus d'argent que en copyright publié à compte d'auteur. Mais mon principal souci n'est pas là: il est plutôt de protéger mon travail contre les distortions. Mon but en publiant le Monde Merveilleux des Eolis est de partager une vision d'un monde meilleur, afin que d'autres aient envie de vivre aussi un monde meilleur. Cela n'est pas incompatible avec des adaptations, traductions, changement de format, bien au contraire cela renforcerait plutôt le message. Mais c'est forcément incompatible avec une utilisation à d'autres fins, par exemple récupérer mes images ou mes idées pour de la pub. La pub irait forcément à l'encontre du message. Sans parler des gens qui utiliseraient ces images pour les dénigrer (j'ai déjà eu un petit problème de ce genre, une de mes images prises sur un blog pour faire de la propagande anti-français. Mais l'idiot ne s'y était pas pris de la bonne façon, aussi j'ai pu y mettre fin très facilement). Comprend bien qu'il ne s'agit pas d'une histoire d'égo: c'est une nécessité technique. Le monde des Eolis est au delà de l'égoïsme, c'est une des choses que j'essaie de faire passer. Mais il y a des égoïstes sur Terre, dont il faut se protéger. d'où l'intérêt des licenses, qui doivent offrir différentes possibilités selon le but cherché.

Richard Trigaux Le jeudi 17 novembre 2005 à 12:47

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