Julien Falgas

Formé aux arts plastiques et aux contenus web, je suis un observateur et un acteur assidu de l'évolution de la bande dessinée numérique. Webmestre pour l'Université de Lorraine, j'assure des enseignements devant des étudiants en Sciences de l'information et de la communication. Depuis 2011, je prépare une thèse consacrée aux usages des dispositifs de publication numérique par les auteurs et les publics de bande dessinée.

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2005 déc. 20

De l'autre côté de l'Atlantique, état des lieux du webcomic

La fin d'année est le moment idéal pour les bilans, on ne s'étonne donc pas de lire un article consistant de Heidi MacDonald, à propos de la place occupée par le webcomic sur le marché américain. L'article est fort instructif, et achève de prouver - s'il en était besoin - que la BD en ligne anglo-saxonne a largement dépassé le stade du pis-aller à la publication traditionnelle auquel on la relègue encore du côté francophone. Le texte s'adresse aux professionnels de l'édition, on ne s'étonne donc pas qu'il traite d'abord des rapports entre l'écran et le papier. La thèse soutenue par Heidi MacDonald est que le webcomic est actuellement dans une posture comparable au manga il y a 5 ou 6 ans : soutenu par un public passionné et en croissance constante.

Pour les non-anglophones, voici en substance ce que l'on y apprend :

  • Penny Arcade représente 800.000 lecteurs quotidiens, une manifestation qui attire 10.000 fans et génère suffisament de bénéfice par la publicité pour faire vivre 5 personnes et permettre aux deux auteurs de verser des centaines de dollars à des oeuvres de charité. L'édition papier est pour bientôt.
  • 5 autres webcomics à succès sont cités, qui traitent pour la plupart de jeu vidéo, permettent à leurs auteurs de vivre confortablement de leur art. Les bénéfices de l'édition papier, pour ceux qui en font l'objet, ne sont pas comparables avec les revenus publicitaires. Le livre n'est qu'un produit dérivé, l'essentiel se passe en ligne, tant artistiquement que financièrement.
  • ce succès serait du en grande partie à la liberté d'expression des auteurs, et à leur proximité vis-à-vis de leur public.
  • des livres de plus en plus nombreux ont leur origine sur le web, et il est difficile de trouver encore un jeune auteur qui n'ait pas fait ses armes sur ce support.
  • outre les success-stories qui font vivre leurs auteurs des revenus publicitaires, plusieurs éditeurs en ligne ont vu les résultats dépasser leurs espérances, tels que Modern Tales et Keenspot (de 100 millions de pages vues en 2000 à 950 millions en 2005). Le nouvel eldorado pour Joey Manley (monsieur Modern Tales) est Webcomics Nation : une plateforme d'hébergement payante pour les auteurs qui ne souhaitent pas perdre leur temps avec la technique.
  • des auteurs traditionnels comme Batton Lash publient sur le web pour élargir leur public en stagnation, avec succès. D'autres, comme Tom Hart, sont moins enthousiastes, car leur public et celui d'Internet sont trop hétérogènes.
  • publier sur papier n'est pas forcément un idéal pour les auteurs en ligne, d'autant que le lectorat en ligne apparait être radicalement différent de celui qui fréquente les échoppes traditionnelles. Pourtant tout internaute américain fréquente les sites de vente en ligne et est susceptible d'y acheter le livre de ses auteurs favoris.
  • Marvel a officialisé sa volonté de publier sur le web. Certains éditeurs utilisent ce support pour publier les auteurs qui ne représentent pas un tirage suffisant. L'explication est que le risque financier à publier en ligne est moindre.
  • l'iPod et la PSP attirent toutes les espérances : ce type d'appareil permettant enfin de lire son webcomic favori partout. Scott Mc Cloud pose cependant le bémol suivant : la "toile infinie" et la proximité à l'auteur (les deux principaux atouts du web à ses yeux) y perdent fortement

Commentaires

1

Concernant Marvel, je suis récemment allé voir ce que ça donnait. Alosr oui il y a deux trois pages de quelques comics lisibles dans une interface en flash où on n'arrive pas à trouver ses repères. Pour être vulgaire c'est « bordélique », non intuitif et ajoute des effets de sooms etc non souhaités et non souhaitables car ils interviennent à tout bout de champ. Franchement c'est ridicule. C'est faire croire qu'on utilise le média qu'est Internet alors que tout ce qu'on présente ce sont des comics scannées, point. Je préfère de loin Read-Box.com de Dargaud et Le Lombard dont l'interface de lecture est bien plus agréable.

Ensuite pour la PSP c'est faire fit de ses possibilités Wi-fi (connexion réseau sans fil) et du navigateur web intégré ! Certes l'offre qui se développe actuellement est bidon et se limite dans la majeure partie des cas, sauf exceptions[1], à télécharger le webcomic et à le lire via le visionneur de photo (qui n'est pas vraiment fait pour ça). En attendant le futur « lecteur de contenu » dont on ne sait pas grand chose. Néanmoins via le navigateur web et la connexion wifi il est possible de réellement utiliser ce média. Même sans le wifi, le avigateur web peut lire une archive locale, et donc utiliser la toile infinie, etc. C'est juste que ce n'est pas encore fait.

[1] NYC2123 propose une lecture optimisée sur le web pour la PSP en plus du téléchargement du webcomic. Il n'exploite cependant pas la richesse du Web.

JMG Le mercredi 21 décembre 2005 à 23:25

2

Ouais c'est une bonne chose si la bande dessinée en ligne démarre outre Atlantique. On finira bien par suivre, après les dix années obligatoires/inutiles pour combattre toutes les bonnes idées qui viennent de là bas.

En ce qui me concerne, mes sites bilingues attirent beaucoup plus de visiteurs anglophones que francophones, ce qui confirme le problème. Très concrètement l'explication en est que l'immense majorité de mes lecteurs arrivent par des portails (je commence seulement à avoir quelques connaisseurs qui me retrouvent avec Google). Et encore pas n'importe quels portails: ceux qui offrent la liste complète des oeuvres référencées sur une seule page, et qui donnent donc un réel choix aux lecteurs. En seconde position viennent les portails qui font régulièrement "monter" en première page les liens les moins connus, par exemple lors d'une mise à jour. Les portails qui offrent un classement "compétitifs" ne me servent à rien: les lecteurs doivent cliquailler et fouiller des heures pour voir tout, et ces portails ne font que confirmer les modes tout en étouffant les créations nouvelles. Et surtout les portails qui m'attirent des visiteurs sont en anglais. Il y a bien quelques portails en français, et un anneau, mais ils ne m'attirent que très peu de visiteurs. Il peut y avoir plusieurs raisons à cela: ces portails ne sont pas connus, ou pas fréquentés par un public inexistant, ou par un public qui ne sait pas encore ce qu'il peut y trouver, ou enfin par un public qui ne sait que trop bien ce qu'il va trouver.

Quant au contenu de ces innombrables webcomics, à quelques variations graphiques près on a l'impression qu'ils ont tous été écris par la même personne: tous le même monde de personnages superficiels et égocentrés, tous avec les mêmes visages diformes "style manga". Seules quelques histoires se dégagent par leur qualité graphique, mais ils ne peuvent s'empêcher de retomber dans les travers psychologiques du genre, quand ce n'est pas dans les scénarios de jeux vidéos. IL N'Y A PAS DE VERITABLE INNOVATION pas plus outre-Atlantique qu'ici en France.

Quand à voir les oeuvres sur PSP, l'idée est intéressante, mais le format est ridiculement petit, aussi j'y ai renoncé. (Par contre je suis passé à un système d'adaptation de l'image à l'écran du visiteur, j'ai même anticipé les grands formats comme le 960x1280, et je suis prêt à plus encore). Je pense que dans deux ou trois ans on nous proposera une nouvelle génération de PSP permettant de voir du 600x800, ou au moins l'ancien 480x640, vraiment le strict minimum pour proposer une page lisible.

En ce qui concerne ma "rémunération", même si ce n'est pas le but de mon travail, il est clair que je ne pourrai éternellement travailler sans être soutenu d'une façon ou d'une autre. A priori je refuse de mettre de la publicité, aussi le choix est: ou bien les lecteurs font des dons pour me permettre de créer, ou bien je dois trouver un emploi, et pendant ce temps je ne ferai pas mon travail de création, voire même je perdrai mon inspiration (je n'ai rien écrit sur les Eolis depuis 1991). Ce n'est pas un cas très particulier, je pense.

Richard Trigaux Le lundi 26 décembre 2005 à 11:43

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