Julien Falgas

Formé aux arts plastiques et aux contenus web, je suis un observateur et un acteur assidu de l'évolution de la bande dessinée numérique. Webmestre pour l'Université de Lorraine, j'assure des enseignements devant des étudiants en Sciences de l'information et de la communication. Depuis 2011, je prépare une thèse consacrée aux usages des dispositifs de publication numérique par les auteurs et les publics de bande dessinée.

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2008 mar. 16

Bandes dessinées en ligne et bandes dessinées interactives

Voici la suite du travail mené par Flore Tilly autour de la bande dessinée et d'Internet :

En théorie, une bande dessinée interactive offrirait la possibilité au lecteur de choisir son chemin de lecture sans subir un schéma linéaire commençant à la première vignette et terminant à la dernière. Il existe toutefois souvent une confusion entre bande dessinée interactive et bande dessinée multimédia. Le fait d’ajouter du son et de l’animation à des vignettes ne relève pas de l’interactivité. Que le lecteur ait à cliquer sur une vignette pour poursuivre la bande dessinée n’est pas à proprement parler de l’interactivité non plus puisque la trame narrative ne s’en trouve pas modifiée. En somme, cliquer sur une vignette pour poursuivre l’histoire n’est pas fondamentalement différent de tourner la page d’une bande dessinée papier.

De la même façon qu’un internaute va pouvoir visiter un site web comme il l’entend, il pourra par exemple choisir de lire les aventures de Paul plutôt que de Jean qui vient de prendre une autre route, ou encore lire le rêve de Jean plutôt que celui de Paul etc. C’est une forme d’appropriation par la bande dessinée du montage tel qu’il est pratiqué dans le cinéma, mais où l’auteur délègue celui-ci au lecteur. Le principal frein pour l’auteur est une perte relative de pouvoir sur le déroulement du récit, et le fait que tout ce qu’il réalise ne sera pas forcément lu par tous puisque certains embranchements peuvent se faire au détriment d’autres. Cela demande donc une approche différente de la narration, moins axée sur le déroulement linéaire des évènements et plus sur les relations entre ces derniers. Le résultat s'apparente à ce que peut produire un livre jeu (…)[1]

Dans ce type de bande dessinée en ligne, le schéma de communication linéaire de Shannon est évidemment bouleversé puisque le lecteur ne se trouve plus cantonné au seul statut de récepteur du message mais exerce, plus qu’une fonction de feedback, le rôle d’émetteur en choisissant lui-même le déroulement de la narration. Il devient acteur de la production narrative et par conséquent, il devient aussi actif dans la situation de communication, à l’inverse d’un lecteur de bande dessinée papier qui lui « subit » l’enchaînement des vignettes décidé uniquement par l’auteur.

Il existe très peu d’ouvrages d’étude ou de critique sur le sujet complexe de la bande dessinée en ligne interactive.[2] Il est particulièrement difficile de la définir lorsqu’elle s’accompagne d’animations sonores et visuelles. Dans ce cas, la frontière entre bande dessinée et film d’animation est floue. Nous pouvons considérer simplement que la condition sine qua non d’existence d’une bande dessinée est la présence de texte associé à des images. On lit une bande dessinée, on regarde un dessin animé.

Il semble que la vraie forme d’interactivité naisse du support lui-même, Internet. Grâce à ce médium, les lecteurs de bandes dessinées en ligne et de blogs BD peuvent quitter leur rôle passif en laissant des commentaires destinés à l’auteur ou à d’autres lecteurs. Nous nous pencherons plus précisément sur ce phénomène de redéfinition potentielle des rôles et des pratiques.

La BD en ligne évolue naturellement en fonction de son support : Internet.

T Campbell désigne la période s’étendant de 1993 à 1996 comme « l’âge de pierre de la BD numérique » pour en souligner le caractère pionnier. A l’époque, les artistes pâtissaient de la difficulté d’utilisation et de l’inadaptation des logiciels de création à leurs projets de bandes dessinées en ligne, et le faible débit des communications rendait particulièrement fastidieuse toute tentative de lecture. Le lectorat était d’ailleurs restreint, majoritairement composé de spécialistes d’Internet.

Il est intéressant de noter que les premières BD en ligne sont indissociables de leur support. Publiées sur le web, elles parlent du web et constituent ainsi une sorte de métalangage. la majeure partie des premières œuvres (…) célébrait le web de manière évidente et sophistiquée[3]. Quelques-unes des bandes dessinées en ligne les plus populaires aux Etats-Unis gravitent toujours autour de ce sujet d’Internet et des nouvelles technologies en particulier, en étant centrées au monde des « geeks »[4]. On peut citer Geek’s World, fenêtre ouverte sur la vie de jeunes ingénieurs désoeuvrés dans leur start-up, MegaTokyo, qui décrit les aventures d’auteurs de manga américains exilés au Japon, Ctrl+Alt+Del, sur l’univers des jeux vidéos… C’est en 1995 qu’apparaît l’appellation « webcomic », traduite en français par bande dessinée en ligne. La fin des années 1990 voit le phénomène des bandes dessinées en ligne prendre une ampleur considérable, notamment à travers la naissance de sites extrêmement populaires aujourd’hui encore : PvP, Sluggy Freelance, User Friendly ou encore Penny Arcade.

L’article de Wikipédia consacré à la bande dessinée en ligne désigne le webcomic Argon Zark!, de l’auteur Charley Parker, comme étant la première création destinée spécifiquement au support Internet. Plusieurs critères formels en attestent :

  • « le récit s'organise sous forme de feuilleton à parution régulière ;
  • les planches ont un format horizontal ;
  • les couleurs sont choisies volontairement parmi la gamme de couleurs non imprimables que seul un moniteur d'ordinateur peut afficher ;
  • tout est réalisé par infographie avec une tablette graphique, certains décors intègrent des graphismes 3D ;
  • l'interactivité et l'animation sont mises à contribution à travers l'usage de gif animés, de javascript, de dhtml, d'image map et plus récemment de Macromedia Flash ;
  • en 1997, les 50 premiers épisodes ont été portés sur papier, dans une édition relevant du produit dérivé. »

Les Webcomics paru ultérieurement se seraient inspirés du mode de création et du fonctionnement d’Argon Zark! Les Américains ont été pionniers dans le monde de la bande dessinée en ligne et le sont toujours dans la perspective des questionnements relatifs à sa diffusion et au choix ou non de la gratuité. Les Français ne sont cependant pas en reste. Les dernières années ont vu croître le nombre de sites amateurs et professionnels dédiés à la BD et surtout l’apparition des blogs BD.

Notes

[1] Article Wikipédia, « Bande dessinée interactive ».

[2] La bande dessinée en ligne est cependant un sujet de discussion intense dans les forums de bande dessinée

[3] CAMPBELL, T, « Histoire de la bande dessinée en ligne » dans WITHROW, Steven et BARBER, John (dir.), BD en ligne, p.12

[4] Wikipédia propose une définition de ce terme : Un geek est un stéréotype décrivant une personne passionnée, voire obsédée, par un domaine précis, généralement l'informatique.(…) Les médias ont ensuite popularisé ce terme qui désignerait plutôt aujourd'hui un accro aux nouvelles technologies - non péjoratif – (…)

Commentaires

1

"Il semble que la vraie forme d’interactivité naisse du support lui-même, Internet."

Je trouve cette phrase extrêmement maladroite. D'abord, dans le fait qu'il y a une confusion entre le support et le moyen de diffusion. Ensuite, parce que cette phrase met de côté les principes de l'interactivité généraux (tels que le "clic", "rollover" et autres "drag and drop"), principes pourtant bien présents et qui n'ont pas attendu internet pour être développés et disons expérimentés. Il y a une confusion des genres sur la notion d'interactivité: l'envoi de commentaires redéfinit l'interaction entre l'auteur et les lecteurs, mais on ne peut limiter l'interactivité à cela et la qualifier de "vraie" (étrange cette notion de vrai et de faux, non ?). Principale, certainement, mais pas "vraie", pas plus qu'unique, etc...

Second point: "[2] La bande dessinée en ligne est cependant un sujet de discussion intense dans les forums de bande dessinée"
Pourquoi mettre un lien sur une discussion finalement très courte datant de 2001 ? Cette discussion intense existe-t-elle vraiment ? Je cherche encore, personnellement. La seule qui me vienne à l'esprit (en France) vient du forum de la MdaBD, et elle concerne le statut des fichiers numérisés et fut constamment relancée par un même contributeur... C'est peu. Mais je demande à être contredit !

Enfin, à propos des critères pour reconnaître un webcomics:
"tout est réalisé par infographie avec une tablette graphique, certains décors intègrent des graphismes 3D ;"
Encore une fois grosse confusion, cette fois entre l'outil, le type de média et le support ! :/

Fatalitas ! Je ne vais pas juger l'ensemble de se travail sans l'avoir lu, mais cela semble manquer cruellement de définitions en amont...

Désolé d'être aussi critique.

Fred Boot Le lundi 17 mars 2008 à 01:54

2

(Oups: de "CE" travail et non de "se" travail)

Fred Boot Le lundi 17 mars 2008 à 01:57

3

La critique est bienvenue, Fred Boot. Pour ma défense, sache seulement que le thème "Technologies de l'image et métamorphoses de la BD" nous a été imposé. Chaque membre de notre groupe (dont la composition était elle aussi imposée) a du prendre en charge une partie, je me suis occupée d'Internet. 2 mois pour écrire 30 pages sur un sujet inconnu auparavant (je ne lisais ni BD ni webcomic), n'était pas facile... Ceci explique le manque d'érudition.
De toute manière j'ai privilégié l'approche communicationnelle, parce que c'est ce que j'étudie! Il faut donc plutôt voir ce texte comme une synthèse destinée à un lecteur (le prof en l'occurrence) novice.

flore Le vendredi 21 mars 2008 à 13:49

4

Oui, il faut remettre le texte dans son contexte scolaire mais... L'"approche communicationnelle" doit-elle se faire au dépend de la qualité de l'information ? En quoi s'adresser à un novice excuse les a priori, les contre-sens et les quiprocos ? (Z'avez 2 mois pour me rendre vot' copie ;) )

Fred Boot Le dimanche 23 mars 2008 à 04:36

5

Flore (et Fred Boot) > Ha oui si c'était un travail obligatoire et non choisi, ça change tout... Cela dit n'est-ce pas le principe de la com' de pouvoir s'approprier n'importe quel sujet?
Enfin pour quelqu'un qui n'était pas passionnée par le sujet les réflexions sont quand même assez poussées. J'en fais moins pour les dissert' des cours dont je me fiche héhé...

Flore et Jif > Si ça vous intéresse, je peux apporter des éléments de débat avec les travaux de définitions que j'ai mené durant une bonne partie de cette première année. (pour Flore: débat qui peut être facilité car je suis aussi à Rennes 2 > d'ailleurs pour tes recherches y as-tu rencontré Philippe Marcelé?)

tony Le dimanche 23 mars 2008 à 20:26

6

Tony > tes écrits sont les bienvenus. Je me ferai un plaisir de t'ouvrir les colonnes de ce blog pour les y publier :).

D'ailleurs, il faut que je publie la suite du travail de Flore qui me semble constituer tout de même une fort bonne synthèse. Fred a relevé quelques approximations, mais le fond du propos n'en est pas moins un bon point de départ pour aborder la BD en ligne.

JiF Le dimanche 23 mars 2008 à 22:03

7

Je tiens à souligner que les autres chapitres du travail de Flore mis en ligne pour l'instant sont en effet une excellente synthèse. Cela pêche uniquement sur les points que j'ai évoqués, mais si ces points peuvent être recitfiés et "musclés" par Tony ce sera alors, permettez-moi l'expression, la fête du slip. Ce genre de textes sont vraiment importants.

Fred Boot Le lundi 24 mars 2008 à 10:44

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