Julien Falgas

Formé aux arts plastiques et aux contenus web, je suis un observateur et un acteur assidu de l'évolution de la bande dessinée numérique. Webmestre pour l'Université de Lorraine, j'assure des enseignements devant des étudiants en Sciences de l'information et de la communication. Depuis 2011, je prépare une thèse consacrée aux usages des dispositifs de publication numérique par les auteurs et les publics de bande dessinée.

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

2008 mar. 23

Les blogs BD, au croisement numérique des expressions personnelle et artistique

Voici la suite du travail mené par Flore Tilly autour de la bande dessinée et d'Internet. Après avoir traité de la BD en ligne et de la bande dessinée interactive, Flore aborde le phénomène des blogs BD, qui a indéniablement marqué ces dernières années.

C’est au début des années 2000 que les blogs (aphérèse de « web logs ») se sont démocratisés. En août 2006, Technorati, site spécialisé dans le recensement et le classement par popularité des blogs, estimait à 50 millions le nombre de blogs dans le monde. Chaque jour, 1,6 million de posts seraient mis en ligne. Toute personne, aussi novice soit-elle[1] ayant accès à Internet a désormais la possibilité de publier des billets d’humeur, des articles, voire un journal intime accompagnés de vidéos, de photos ou de dessins, comme c’est le cas pour le « blog BD ». On utilise aussi le terme de « blog graphique » pour désigner un blog dont le moyen d’expression principal est le dessin. Sur le thème du journal intime, l’auteur peut publier des vignettes relatant des expériences personnelles, des anecdotes réelles ou imaginaires. Dans la plupart des blogs BD, les auteurs mettent en scène leur propre personne ou leur alter ego. Dans d’autres cas, les strips proposés peuvent relever de la fiction.

Dans la grande majorité des cas, les blogs BD traitent du quotidien, ce sont des instantanés, des tranches de vie, ce qui les différencie des bandes dessinées en lignes dont la trame narrative est en principe plus étendue. De plus, la publication d’un blog BD suit un ordre ante chronologique.

Le blog BD se distingue d’une bande dessinée en ligne par la fréquence de la publication de posts, dans ce cas précis des billets sous la forme de vignettes de bande dessinée. Il existe clairement une contrainte temporelle pour les blogs BD comme pour les blogs en général. Pour conserver son auditoire, qu’il soit actif (c’est-à-dire laissant des commentaires) ou non, il est nécessaire de publier à intervalles réguliers, de ménager une certaine attente d’un post à l’autre par exemple. La constance de la mise à jour, parfois quotidienne, influe sur le processus créatif du blogueur BD. C’est précisément cette urgence de la création, cette spontanéité qui donnent sa particularité au blog BD dans le paysage de la bande dessinée en général.

Le format des blogs BD constitue également une contrainte de production. Nécessairement court, il doit développer une astuce narrative en une planche, quelques vignettes voire une seule et unique vignette. La chute, autrement appelée « cliffhanger » fidélise le lectorat, comme le font les « running gags », motifs récurrents dans la narration, soit une situation déjà vue, soit un trait de caractère particulier d’un personnage.

Les blogs BD font partie de ce phénomène de projection de sa vie privée dans l’univers potentiellement illimité d’Internet. La toile fait ici figure de modèle panoptique, c’est-à-dire que tout internaute a théoriquement la possibilité d’observer tous les acteurs de la toile sans être vu de personne. Dans cette perspective, la particularité de la blogosphère réside dans le fait que l’exposition de soi à autrui est volontaire. Les blogs BD sont autobiographiques ou fortement inspirés de la vie de leur auteur. « Ma vie est tout à fait fascinante » titre le blog de Pénélope Jolicoeur, « Anecdotes de vie en bédé, blablatage illustré » pour celui de Mélaka. Souvent sous couvert d’humour et d’autodérision, les auteurs de blog BD évoquent leur intimité, d’une manière assez impudique. Petites humiliations, sexualité, problèmes de poids[2], tout semble digne d’être dessiné sur la blogosphère BD du moment qu’il concerne le « moi ».

Le succès des blogs BD tient en grande partie à la manière unique qu’a chaque blogueur de faire d’une situation ordinaire, à laquelle le lecteur peut s’identifier, un épisode digne d’intérêt. Beaucoup internautes se rendent quotidiennement sur leur blog BD préféré pour se tenir au fait des dernières péripéties de l’auteur. Le blog de Boulet reçoit en moyenne 20 000 visites par jour, « à peu près la population de Vesoul »[3] selon lui. Le paradigme communicationnel dépasse le one-to-few, en principe caractéristique du blog rédigé par un particulier. Avec autant de lecteurs par jour, certains auteurs de la « blogeoisie [4] »  communiquent sur le schéma du one-to-many, voire du many-to-many si les internautes utilisent les commentaires comme moyen d’échange avec l’auteur du blog et avec les autres lecteurs.

Selon Laurence Allard, maître de conférence en sciences de l’information et de la communication, « Pour les "natifs numériques"[5] du XXIe siècle, les rôles d’auteurs, diffuseurs, critiques, codeurs et développeurs sont, tour à tour et tout à la fois, "sous la main" dans la culture publique et transnationale que configure Internet, là où autrefois des professionnels patentés régnaient dans l’espace public culturel, reléguant les "amateurs" dans la maisonnée[6] ».

La blogosphère et les pages de réseau social tel MySpace alimentent le mythe du quart d’heure de gloire warholien. Lewis Trondheim[7], Miss Gally, Pénélope Jolicoeur, à l’origine cachés derrière leur écran et leur double graphique connaissent une vraie notoriété, au-delà même d’Internet. La presse, la radio et la télévision s’intéressent à ce phénomène parce qu’il connaît un vrai engouement du public. Les blogueurs, pour la grande majorité ni dessinateurs de BD professionnels, ni journalistes professionnels prennent pourtant parfois le statut d’experts auprès des médias, grâce à la caution de l’audience populaire. Economiquement parlant, les grandes marques courtisent les blogueurs influents, qui ont un statut de « relais d’opinion[8] ».

Notes

[1] AUGEY, Dominique, “Economie des blogs”, Réseaux, 2006, vol.24, n°137, p. 136

[2] Sur le « Blog d’une grosse » (blogdunegrosse.blogspot.com) un curseur en forme d’escargot, « Moi et mon gras », tient compte des évolutions de poids de Cathy, la blogueuse

[3] CARIO Erwan, « Boulet, c’est canon ». Article publié sur Ecrans.fr, septembre 2006, http://www.ecrans.fr/Boulet-c-est-canon.html

[4] FIEVET, Cyril et TURRETTINI, Emily, Blog Story, p. 89, “La blogeoisie peut ainsi se définir comme une sorte de nouvelle élite intellectuelle, un petit groupe de gens influents dont les blogs sont les plus populaires au monde. Ces ténors de la blogosphère ont contrinué à son développement et, à défaut de l’être dans la vraie vie, sont devenus célèbres sur le Web ».

[5] Expression empruntée à Howard Rheingold.

[6] ALLARD, Laurence, « Le tournant expressiviste du web », MédiaMorphoses, septembre 2007, n°21, p.57

[7] L’année 2005 a été le théâtre de nombreux rebondissements au sujet de l’identité du blogger star Frantico. Même après démentis, il s’est avéré que Laurent Chabosy, alias Lewis Trondheim était l’auteur du Blog de Frantico.

[8] DEBOUTE, Alexandre, « Peut-on vivre de son blog ? », Stratégies, juillet 2007, n°1465, p 38

Commentaires

1

Bonjour,

je trouve contestable l'idée selon laquelle les blogs bd sont autobiographiques et participent d'une projection du moi sur Internet. Il y a effectivement dans la plupart de ces blogs un affichage autobiographique. Mais celui-ci est très souvent démenti. Il semble plus pertinent de parler d'"auto-fiction", à mon avis. Pour preuve, Maliki dont la vie quotidienne est racontée par un dessinateur masculin (idem pour La petite souris si mes souvenirs sont bons), ou encore Boulet, justement, qui n'hésite pas à se dessiner au milieu de dinosaures ou en serial killer ultra-violent. Difficile dans ce cas de parler d'autobiographie ! Ce qui est davantage évoqué, il me semble, c'est donc plutôt un moi psychologique bien plus large que les limites de l'état civil (quoiqu'entretenant des relations avec lui). Maliki est très intéressant à étudier de ce point de vue, car il s'agit d'un dessinateur (Souillon) qui construit un discours auto-fictionnel autour d'une héroïne féminine (Maliki) qui "exprime" un double fantasmé et inquiétant (Lady)...

Dans ces conditions, le blog bd semble être, pour bon nombre de ces dessinateurs, un moyen d'explorer leur propre identité par le moyen du travail de création qu'une simple écriture autobiographique.

Un dernier exemple, le blog de Cha. Il y a très certainement une relation entre ce que dessine cette dessinatrice et sa propre vie ; mais certainement pas une équivalence ! Elle s'est d'ailleurs exprimée à ce sujet. Bref, je voudrais juste insister sur l'idée que cette relation est beaucoup moins simple qu'il n'y paraît et ne peut être enfermée dans une problématique de l'autobiographie et du quart d'heure de célébrité.

PS : balèze le captcha ! bientôt, faudra mobiliser des robots pour répondre aux questions. Ah ben non, ça sert rient...

piotrr Le mardi 1 avril 2008 à 18:48

2

Merci pour ton intervention piotrr, ces précisions son les bienvenues. Flore définit tout de mêmes les blogs BD ainsi : Dans la plupart des blogs BD, les auteurs mettent en scène leur propre personne ou leur alter ego. Dans d’autres cas, les strips proposés peuvent relever de la fiction.. Cette "projection du moi" sur Internet à travers le blog est donc à mettre au compte du lecteur : certains lecteurs de Maliki ont (parait-il) fondu en larme en découvrant que la blogueuse dont ils étaient épris était en réalité un homme...

PS: je suis moi-même épaté par les questions de l'anti-spam de mon blog. Je n'ai malheureusement trouvé que ça pour éviter la pollution des commentaires de mes billets.

JiF Le mardi 1 avril 2008 à 18:59