Julien Falgas

J'ai été formé aux arts plastiques et aux contenus web avant de devenir webmestre pour l'Université de Lorraine. J'y ai assuré plusieurs enseignements en Sciences de l'information et de la communication et soutenu une thèse intitulée "Raconter à l'ère numérique : auteur et lecteurs héritiers de la bande dessinée face aux nouveaux dispositifs de publication".

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2008 avr. 8

Bande dessinée : les passerelles entre web et papier

Voici la suite du travail de Flore Tilly autour d'Internet et de la bande dessinée. Après une première partie consacrée aux manifestations créatives de la bande dessinée sur Internet, Flore se penche sur les passerelles qui relient le web au papier :

Les divers supports de la bande dessinée, qu’ils soient classiques ou issus des nouvelles technologies ne sont pas exclusifs, dans le sens où une œuvre originellement publiée sur papier peut être diffusée sur Internet, telle quelle ou sensiblement modifiée. La transposition d’une bande dessinée en ligne vers le support livre est aussi envisageable, comme l’est la rencontre des deux univers : l’objet-livre et Internet.

Du papier au web

Si les blogs BD et les sites hébergeurs de bande dessinée en ligne font la part belle aux amateurs, les auteurs populaires sur le Web sont pour certains déjà dans le circuit de la bande dessinée papier, comme c’est le cas de Boulet, « Les dessins que je fais pour le blog, je les faisais avant de l’ouvrir. Ils sont là pour entretenir mon dessin, pour m’amuser, trouver des idées et conserver ma motivation intacte. Mon activité professionnelle ne serait pas ce qu’elle est sans ça. C’est sa nourriture[1] ». Le Web devient ainsi un exutoire, ou tout du moins une activité parallèle, espace de liberté de création. L’Américain Mike W. Barr, scénariste entre autres de Batman, s’est associé à un artiste pour créer un webcomic ; « J’ai pu raconter les histoires que je voulais sans être poursuivi par une bureaucratie de plus en plus lourde, composée d’éditeurs et de vice-présidents, dont peu ont le pouvoir de dire oui mais qui ont tous le pouvoir de dire non et s’autorisent à modifier mon travail sans m’en informer ni demander mon consentement[2] ».

Publier des bandes dessinées en ligne ou un blog BD est aussi pour l’auteur un moyen, volontaire ou non, de susciter un regain d’intérêt du public à son égard. Le canular autour du blog de Frantico a indéniablement profité au succès de l’auteur Lewis Trondheim.

Du web au papier

Publier une bande dessinée en ligne est un moyen efficace, rapide et peu onéreux, si ce n’est gratuit, de faire connaître son travail. Internet est en ce sens un accélérateur d’opportunités et un outil de démocratisation de l’expression lorsqu’on le compare avec le schéma d’édition classique de la bande dessinée. Il existe néanmoins des passerelles entre diffusion en ligne et édition papier. La publication d’un blog BD ou d’une bande dessinée en ligne en général ne constitue bien évidemment pas la règle. En ce qui concerne la blogosphère, seuls une dizaine de blogs BD ont donné lieu à une édition papier en 2006. La popularité d’un auteur est une garantie commerciale non négligeable pour une maison d’édition, puisque les internautes fidèles sont autant de consommateurs potentiels d’une version papier de la bande dessinée en ligne.

La bande dessinée en ligne est née et a pris son essor aux Etats-Unis. C’est naturellement là-bas que les premiers webcomics ont été déclinés en version papier. Prenons l’exemple de la bande dessinée en ligne MegaTokyo. Dès 2000, les internautes pouvaient lire une nouvelle page de ce manga américain plusieurs fois par semaine. La publication papier, en 2003, a repris la mise en page en quatre vignettes adoptée sur le site. L’édition papier du manga ne se limite toutefois pas à une simple reproduction du webcomic. Les fans[3] y perçoivent un effort supplémentaire en matière de scénario en comparaison de la version en ligne dont l’orientation était plus humoristique. De plus, la version album de MegaTokyo offre des « bonus inédits » que les internautes ne peuvent trouver en ligne. Si le site web de MegaTokyo a connu un succès considérable dès ses débuts, les livres connaissent aussi un engouement de la part des lecteurs[4]. Le roman graphique American Born Chinese de Gene Yang, plusieurs fois primé[5] et succès de librairie de l’année était à l’origine publié sur le portail ModernTales.com, à raison d’une page par semaine.

En France, les exemples de publication papier d’une œuvre originellement diffusée sur Internet sont les plus nombreux parmi les blogs BD. Ont été édités ou sont en voie de l’être Frantico, Pénélope Jolicœur, Maliki, Lisa Mandel, Allan Barte, Cathy, Miss Gally… Penchons-nous sur le cas de deux blogueurs dont les blogs BD ont récemment été édités : Martin Vidberg, alias Everland, auteur du Journal d’un remplaçant[6] et monsieur le chien, auteur de Paris est une mélopée[7].

Avant toute chose, il est nécessaire de prendre en compte le fait qu’un blog BD n’est a priori pas créé dans l’optique d’une édition papier. Le travail en ligne nécessite donc en règle générale des adaptations de contenu et de forme avant de se décliner en version papier.

Certains billets ne sont en effet pas transposables tels quels, ni même n’ont leur place dans un ouvrage de librairie comme le souligne monsieur le chien : «  (…) un certain nombre de posts avaient plus affaire avec le monde un poil nombriliste du blog qu'avec de la narration BD pure et dure (qui était quand même mon but, je voulais faire de la BD pour distraire les gens et pas raconter ma vie pour que ça distraie les gens), ceux-là dégageaient automatiquement[8] ». Ensuite, ce qui fait l’essence du blog BD, la spontanéité, perd de sa pertinence lorsqu’est envisagée une version papier, notamment en ce qui concerne l’aspect graphique :
« (…) la qualité graphique qui est peu demandée sur les blogs m'avait encouragé à produire plus de texte que d'image (traduction: j'en avais rien à foutre du dessin), j'ai donc redessiné un certain nombre de pages dans ce style qui n'est absolument pas le mien à l'origine mais qui s'est créé au fur et à mesure des pages (du blog BD, NDLR). J'ai donc essayé de niveler dans le sens des dernières pages parues à l'époque. Ensuite, bien que coloriste peu affirmé, j'ai recolorisé l'ensemble pour que ça soit un peu mieux que sur le blog », explique monsieur le chien.

Dans le cas de Martin Vidberg, il semble que les adaptations portées au Journal d’un remplaçant aient été bien moindres : « L'éditeur qui m'a contacté publie des BD en A5, ce qui était également le format de mes planches[9] ». Paris est une mélopée n’est pas publié en A5, format le plus courant des albums de « nouvelle bande dessinée », mais en A4, comme la plupart des bandes dessinées franco-belges, format qui par ailleurs est, selon l’auteur, cohérent avec le mode de narration de l’ouvrage.

En règle générale, ce sont les éditeurs qui contactent les auteurs pour leur proposer un projet d’adaptation papier de leur blog BD. Seulement, la liberté de ton qui caractérise la blogosphère n’a pas nécessairement droit de cité chez les maisons d’édition d’envergure. « (…) deux grosses boîtes m'avaient contacté pour publier le blog, un peu comme c'est arrivé à Everland[10] ou d'autres mais moi, évidemment, ça n'est pas allé jusqu'au bout. Raisons évoquées? Je suis politiquement incorrect pour l'une des éditions et l'autre m'a très largement laissé comprendre que politiquement, j'étais plutôt incorrect ».

Monsieur le chien a donc opté pour une maison d’édition plus modeste, Théloma, ce qui n’a pas été sans présenter quelques inconvénients, surtout concernant l’aspect pratique de l’édition. « (…) il m'avait été proposé en couv' du broché, j'ai accepté sur la base d'exemples cités, comme les bouquins de l'Association[11], et au final, je me retrouve avec une couverture qui a un grammage à faire peur, léger comme une couv de Télérama et qui a largement emmerdé le lectorat (et moi au milieu) ».

Nous l’avons évoqué, les ventes d’un album papier dépendent souvent de la popularité du blog BD dont il a été tiré. Les internautes constituent une part non négligeable des acheteurs de telles bandes dessinées, ce que prouvent les propos de Martin Vidberg, « En dédicace, j'ai pu constaté qu'environ un tiers de mon lectorat est constitué de lecteurs de BD de tout type, un tiers d'enseignants intéressés par le sujet et pas forcément lecteurs de BD et environ un tiers de lecteurs du blog. Il s'agit d'une estimation approximative ! ». Dans le cas de monsieur le chien, l’intérêt des internautes a joué un rôle décisif dans les ventes de Paris est une mélopée, lequel n’était pas mis en valeur par les libraires du fait du peu de renommée de l’auteur et de la maison d’édition ». Il semble dans tous les cas qu’une édition papier d’un blog BD ou d’une bande dessinée soit une consécration de sa popularité et du corollaire de celle-ci, la qualité. Internet serait donc un vivier de talents dans lequel les maisons d’éditions peuvent puiser en ayant l’assurance de renouveler et/ou d’accroître leur lectorat. Suivant le contenu du blog, il est certain que l’auteur doit concéder à quelques changements nécessaires au nouveau support, sans toutefois dénaturer le style de ce qui a fait sa renommée : le blog BD ou la bande dessinée en ligne.

L’alliance des deux supports

Si les BD papier et les BD en ligne ainsi que les blogs BD semblent s’opposer sur des critères formels et relatifs aux usages, les deux mondes de l’édition et du web peuvent aussi parfois cohabiter pour donner naissance à des initiatives originales, telle celle de Miniblogs.fr. Disponibles en librairies, les dix titres de la collection Miniblog, édités par Danger Public, se présentent sous la forme de petits livrets (7,5 x 12) brochés de 16 pages couleur. Le support sur lequel les titres sont disposés décline le mode d’emploi :

1) Savourez la lecture de votre Miniblog,
2) Récupérez le précieux code à la fin,
3) Prolongez l’aventure en surfant sur votre site Miniblog.

A ce jour, deux collections de dix titres ont paru en 2006 et en 2007, sous la direction de Miss Gally, dont le « Blog à la ciboulette » se plaçait en octobre 2006 à la cinquième place du classement Technorati des blogs français les plus populaires. Celle-ci apporte des précisions sur le concept des Miniblogs sur le site des éditions Danger Public[12]:

L’histoire développée sur support papier se suffit à elle même. L’interface Internet se veut être plus qu’une simple annexe au Miniblog. C’est un concept éditorial inédit dans le sens où Internet n’est pas utilisé comme un gadget, mais prend part à l’histoire. C’est également une porte ouverte vers l’univers de l’auteur, son site, son blog, etc. Notons également que le lecteur aura la possibilité d’interagir avec l’auteur via le principe de base d’un blog : les commentaires.

Nous l’avons vu, le succès d’une version papier d’une bande dessinée en ligne ou d’un blog BD peut égaler celui connu sur le web. Or, une fois devenu livre, soit objet de consommation culturelle, le contenu est concrètement détaché de son support originel, Internet. De plus, il n’est pas certain que la caractéristique « en ligne » ou « blog » lui soit toujours attribuée, puisque, comme souligné dans le cas du lectorat de Martin Vidberg par exemple, environ deux tiers des acheteurs n’étaient pas familiers avec le blog BD de l’auteur.

Les Miniblogs sont des créations originales, conçues spécifiquement pour un support potentiellement duel, le livre tout d’abord, puis Internet. Ceci dit, du fait des caractéristiques de l’objet livre (très petit format broché, prix de vente minime) et de la non nécessité de poursuivre l’histoire sur Internet, la question du support demeure finalement accessoire. Le concept semble résider davantage dans l’expérience unique de lecture de l’usager.

Notes

[1] CARIO Erwan, « Boulet, c’est canon », op.cit.

[2] WITHROW, Steven et BARBER, John (dir.), BD en ligne, Paris, Atelier Perrousseaux, 2007, p.176

[3] http://www.amazon.fr/Megatokyo-Relax-We-Understand-Joo/

[4] En février 2005, le volume 3 de MegaTokyo occupait la troisième place au classement des meilleures ventes de romans graphiques, une première pour un manga américain, voir http://www.icv2.com/articles/news/6520.html

[5] En 2006, American Born Chinese a été le premier roman graphique a être nommé pour le National Book Award.

[6] VIDBERG, Martin, Le journal d’un remplaçant, Paris, Delcourt, 2006, 125 p., coll. Shampooing

[7] MONSIEUR LE CHIEN, Paris est une mélopée, Paris, Théloma, 2007, 96 p.

[8] Propos recueillis par Flore Tilly

[9] Propos recueillis par Flore Tilly

[10] Pseudonyme de Martin Vidberg

[11] L’Association publie, entre autres, les ouvrages de Marjane Satrapi.

[12] http://www.dangerpublic.net/miniblog/

Commentaires

1

Très intéressant à lire tout cela !
(curiosité: il s'agit d'un dossier ou de son mémoire ?)

Matt Le mercredi 9 avril 2008 à 10:00

2

Il s'agit d'un dossier de groupe (3 personnes) pour lequel Flore a réalisé la deuxième partie. Le thème du dossier intégral était "technologies de l'image et métamorphoses de la bande dessinée". Flore est en master de communication à Rennes 2, ce dossier a été l'occasion de son premier contact avec la BD en ligne qu'elle ne connaissait pas du tout et qu'elle a du présenter de manière synthétique et pédagogue.

JiF Le mercredi 9 avril 2008 à 19:24

3

Ok ! Je me demandais cela car j'ai fait le même diplôme au même endroit, avec un an d'écart par rapport à mademoiselle Tilly. Dommage que je ne sois pas tombé sur ce sujet là pour les dossiers de groupes (les sujets sont imposés au hasard) ^^

Matt Le vendredi 18 avril 2008 à 16:40

4

Salut a tous!
Je suis étudiant du Master en Art et Technologie de l'Image à l'École de Beaux-Arts de l'UFMG, au Brésil. Le sujet de ma recherche c'est aussi la BD en ligne, sa forme et ses proprietés exclusives, comme l'interactivité. Je voudrais bien me communiquer avec vous et Flore Tilly pour changer des experiences en rapport à cette nouvelle expression artistique.
À bientôt! :-)

Thiago Mallet Le jeudi 1 mai 2008 à 06:23

5

Je te contacte par mail de ce pas.

JiF Le jeudi 1 mai 2008 à 10:30

michael conan Le mercredi 12 novembre 2008 à 22:26