2011 mar. 31
Accès par abonnement aux BD numérisées : un autre modèle est possible
La bande dessinée a une carte à jouer en faisant du support numérique la porte d'entrée du grand public vers ses univers, au moyen d'offres d'abonnement ambitieuses telles qu'aucune autre industrie culturelle n'a encore su en proposer en francophonie.
Si les éditeurs BD font aujourd'hui pire qu'Apple ou Amazon, il ne faut pas désespérer : étant plus petits que les mastodontes du web, ils finiront peut-être par entendre les petites voix venues du terrain.
Personne ne veut payer pour des BD numérisées dont il ne peut pas disposer librement. Or auteurs et éditeurs ne sont pas prêts à vendre des fichiers dont la seule protection serait un DRM social, c'est à dire un simple marquage de l'acheteur original qui permettrait de tracer la source de toute diffusion illicite. Dès lors, la BD numérisée ne peut être vendue comme un bien. Comme l'observe l'atelier numérique du groupement des auteurs de BD, ce que l'on vend c'est un service : l'accès à la BD numérisée.
Dans la mesure où il est techniquement impossible de garantir la pérennité de l'accès numérique, seule une commercialisation à durée limitée est acceptable. En effet, une BD ne saurait être traitée comme un logiciel informatique destiné à être remplacé au rythme des évolutions technologique. Izneo ne propose aujourd'hui qu'une offre de détail à travers la location pour 10 jours, pour un prix plus élevé que l'achat d'un jeu vidéo sur smartphone. Pourquoi tarder à proposer une offre d'abonnement telle que l'envisageait la démonstration d'Izneo avant son ouverture ? L'impasse dans laquelle se trouvent les négociations avec les auteurs y est sans doute pour quelquechose. Pourtant les arguments ne manquent pas et un accord auteurs/éditeurs sur un offre d'abonnement constituerait une sortie du conflit par le haut.
Les auteurs craignent pour leur rémunération dans le cadre d'une vente de détail de versions numérisées de leurs oeuvres à des prix inférieurs à la version papier. On peut s'interroger sur le risque réel d'un basculement du marché vers le numérique, mais on craindra surtout que le lectorat n'aille se divertir avec d'autres formes de fictions faute dune approche adaptée de la part du monde de la BD. On peut aussi se montrer confiant dans l'idée que des prix inférieurs entraineront plus de ventes, malgré les piètres résultats affichés actuellement par Izneo... Mais au final, la seule certitude, c'est qu'un lecteur de BD a un budget moyen qui n'est pas extensible. Si le lecteur décide de lire sur support numérique, il suffit de faire en sorte qu'il maintienne son budget pour maintenir les revenus des auteurs et le niveau de la production... Quel meilleur moyen d'y parvenir que de lui proposer l'accès à plus de livres qu'il ne pourra en lire, moyennant un abonnement forfaitaire ?
Seule ombre au tableau : les libraires, que personne ne souhaite voir disparaitre, à commencer par les éditeurs qui leur doivent aujourd'hui 99,9% de leurs ventes. Si les lecteurs dépensent tout leur budget pour le numérique, ils ne le dépensent plus pour le papier. Mais en fixant un tarif d'abonnement en fonction du budget BD moyen du consommateur francobelge lambda, ce tarif devrait être suffisamment bas pour attirer d'autant plus d'abonnés. Les véritables amateurs de BD conserveront alors en poche de quoi acquérir des ouvrages pérennes suite à leurs découvertes numériques. Car n'oublions pas que l'abonnement n'offre qu'un accès temporaire : dans ce schéma le livre est le seul moyen de conserver une trace de son expérience. Le livre peut être prêté ou offert. Son existence garde tout son sens si le numérique n'est qu'une offre d'accès limitée dans le temps. En attirant de nouveaux lecteurs vers la BD, l'abonnement pourrait bien faire venir de nouveaux lecteurs vers les libraires.Une histoire qu'on a aimée, on veut la conserver ou la faire découvrir : le succès du DVD ou du Blue Ray en sont la preuve. Le problème de la BD, c'est l'opacité du catalogue pour le grand public.
Reste la question de la BD numérique, la création originale pour les écrans. Comment faire émerger une "vraie" BD numérique en proposant une offre de BD numérisée aussi agressive ? Eh bien si le public s'abonne nombreux à des bouquets numérisés, il deviendra indispensable de penser des récits pour l'écran. Si les oeuvres découvertes sur écran génèrent des ventes papier, elles peuvent aussi générer des ventes d'art book ou de produits dérivés pour les récits les moins publiables sur papier. La diffusion numérique peut également entretenir une demande pour des rencontres d'auteurs chez les libraires... Bref, le numérique est appelé à devenir la première porte d'entrée du grand public vers les récits graphiques et leurs auteurs. La création numérique devrait donc tout naturellement devenir une évidence, sans pour autant tuer le livre. La BD aura une fois de plus prouvé sa capacité d'évolution en phase avec les technologies et la société contemporaine.
Les éditeurs entendront-ils raison ?
Commentaires
Excellent exposé ! Merci
Olivier Jouvray Le jeudi 31 mars 2011 à 23:29
ces paroles sensées auront-elles un sens pour les principaux intéressés...?
Joseph Béhé Le jeudi 31 mars 2011 à 23:53
Bonjour,
En plein dans le mille! C'est exactement ce que Cyberlibris pratique depuis dix ans pour le livre numérique de l'université/grande école au grand public. Nous venons de mettre en ligne www.smartlibris.com qui correspond à vos voeux. Vous exprimez quasiment dans les mêmes termes que nous les vertus et la complémentarité de l'abonnement. Si vous êtes disponible, nous en bavardons au téléphone. Envoyez moi un mail :-) Et encore bravo pour ces propos bien trempés! Eric
Eric Le vendredi 1 avril 2011 à 10:24
Le rêve ! :)
Matt Le vendredi 1 avril 2011 à 11:07
Le numérique comme promotion du physique, bien entendu. C'est exactement ce que font les "pirates" (theu theu !).
Mais payer pour un accès temporaire ? Certainement pas, à moins que le tarif ne soit effectivement très bas, de l'ordre de 2 ou 3€ par mois max.
Et puis pas de connexion internet, pas de lecture. Et puis, c'est au bon vouloir de l'éditeur, on le voit avec deezer que j'ai arrêté de fréquenter : des musiciens dont j'apprécie la musique disparaissent de la médiathèque du jour au lendemain. J'aurais mieux fait de télécharger leur album ! Non, en fait, j'aurais mieux fait de l'acheter ! Ah oui mais mon budget n'est pas extensible (plutôt du genre à se contracter d'ailleurs)…
Alors quitte à payer un abonnement, autant que ce soit une licence globale, pour tout les biens culturels numérisés : livres, bds, disques, films, photos, etc.
Et on n'en parle plus.
Et on arrête de nous faire chier avec les téléchargements, sous prétexte de vouloir faire fonctionner une économie de la rareté dans un écosystème de l'abondance.
JmZ Le vendredi 1 avril 2011 à 13:56
très bon article. Je ne suis pas sur que le public BD numérique et le plublic BD papier soit vraiment le même. Sur les blogs BD, il semble y avoir beaucoup de lecteurs qui ne lisent pas de BD papier... Avantage du numérique : ca se lit surtout au bureau... Quand aux BD papiers, pour beaucoup d'entre elles, elles sont percues comme des oeuvres d'art, posseder l'objet est très important.
La Grande Alice Le vendredi 1 avril 2011 à 16:31
Mmmmm, le libraire bd n'assure pas tout à fait 99% des ventes de tous les éditeurs. Pour les plus petits, ceux qui font des festivals ou vendent sur internet, la librairie ne représentent parfois que 70 à 80 % des ventes, quand ce n'est pas moins.
( ne pas retenir le chiffre fantaisiste que j'ai balancé au jugé après un bref moment de réflexion).
wandrille Le dimanche 3 avril 2011 à 06:05
Le point de départ de l'article est faux.
Izneo et d'autres proposent bien les bds à l'achat permanent (avec conservation de la bd sur les tablettes)
Le bdman Le samedi 23 avril 2011 à 14:39
Bdman, pensez vous que votre tablette traversera les âges et les générations comme votre collection de BD ? Quelle garantie Izneo vous donne-t-il de maintenir ce service ad vitam aeternam ? Penchez vous sur les condition générales de vente. Izneo ne s'en cache pas : le titre de leur site précise "la BD numérique en location ou accès permanent". On vous vend un accès, cela n'a rien à voir avec un achat pérenne.
JiF Le dimanche 24 avril 2011 à 08:45