Julien Falgas

Formé aux arts plastiques et aux contenus web, je suis un observateur et un acteur assidu de l'évolution de la bande dessinée numérique. Webmestre pour l'Université de Lorraine, j'assure des enseignements devant des étudiants en Sciences de l'information et de la communication. Depuis 2011, je prépare une thèse consacrée aux usages des dispositifs de publication numérique par les auteurs et les publics de bande dessinée.

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2011 mai 29

Récit numérique : réponse aux questions de format et de modèle économique

Je suis fréquemment consulté par les porteurs de projets de BD numériques. Au fil des conversations, deux questions reviennent immanquablement sur le tapis : le format et le modèle économique. Que j'aie eu ou non la chance d'échanger en amont avec les porteurs de projets, je constate que tous cherchent à poser un jalon en matière de format et de modèle économique. Cette approche a fini par s'imposer à moi comme une voie sans issue.

Tout miser sur un format et un modèle économique, c'est passer à côté de la raison qui rend ces deux questions aussi centrales. Il est de bon ton de déplorer que les commentateurs, les prescripteurs et les lecteurs ne s'intéressent aux BD numériques que pour en décrire les rouages et jamais pour leurs qualités narratives. Le public et les leaders d'opinion ne font pourtant rien d'autre que ce que font les porteurs de projets lorsqu'ils posent le format et le modèle économique en préalable de leurs projets. Et si le format et le modèle économique devaient être explorés comme un nouveau niveau d'intervention narrative ?

J'ai abondamment défendu le modèle de l'abonnement, mais beaucoup oublient que je le défends dans le strict cadre de l'accès au fond des bandes desssinées numérisées. Dans ce cadre, la BD numérique pourrait sans doute être publiée conjointement au catalogue numérisé. En attendant, je doute que la bande dessinée numérique originale puisse s'épanouir dans le seul cadre de l'abonnement. Le pay-wall limite d'emblée la portée d'une telle entreprise auprès d'un public qui reste à convaincre.

Alors que faire ? Travailler sur des cycles courts et diversifier les expériences. Rien n'interdit de développer son récit à travers des formats et des modèles qui évoluent dans le temps. Au lieu de se détourner des projets sitôt ceux-ci identifiés et rangés dans de petites boites étiquetées, le public verrait son intérêt relancé à chaque changement de cap. Attirés de la sorte, les lecteurs et les journalistes finiraient par s'intéresser aux récits.

Beaucoup n'ont que le mot "transmédia" à la bouche, croyant que le salut de la bande dessinée est dans la conservation de ses formes traditionnelles aux côtés de celles d'autres médias (cinéma, littérature, jeu vidéo...). Le transmédia tel qu'il est pratiqué aujourd'hui ne donne qu'une réponse partielle au problème du récit numérique. Le transmédia gêle les médias dans leurs formes archétypales avant de leur faire jouer des rôles dans un spectacle écrit par d'autres (souvent à des fins plus marketing que narratives). Il reste aux auteurs à s'emparer des questions de format et de modèle économique, pour tailler des rôles nouveaux à leurs moyens d'expression dans le petit théâtre numérique.

La bande dessinée est un média à la fois léger dans sa mise en oeuvre et particulièrement propice à l'invention. A ce titre, la BD a tous les atouts pour engendrer de petites formes économico-narratives, actrices de spectacles d'un genre nouveau, adaptés à la société numérique. J'ai hâte de rencontrer des porteurs de projets qui voudront explorer une telle voie...

Commentaires

1

Merci pour cet article Julien. Pour ma part, je commence sérieusement à penser que s'il existe une place sur le web et les tablettes pour la BD numérisée, je pense qu'il faut oublier la BD numérique pour ne conserver que le titre de "livre numérique". Je m'explique : Le terme bande dessinée définit un certain nombre de codes narratifs très spécifiques qui contraignent celle-ci à être lue en page de plusieurs cases. C'est une façon de raconter les histoires qui a été conçue pour s'adapter aux capacités et aux contraintes de l'album papier. Pour inventer de nouveaux livres exploitant les capacités et les contraintes des écrans d'ordinateurs, oublions le terme BD et expérimentons car ce ne sont pas tout à fait les mêmes capacités ni les mêmes contraintes. Quand on aura trouvé des choses intéressantes, pertinentes, excitantes, que le public aura validé comme de nouvelles façon de raconter des histoires alors on leur trouvera peut-être un nom qui restera. (Et pitié, je vous en supplie, pas le nom "turbo-média" qui est aussi moche que transmédia ou crossmédia qu'on entend à toutes les sauces).

Olivier Jouvray Le dimanche 29 mai 2011 à 20:52

2

Si tu tiens à parler de terminologie, celle de "livre" me semble au moins aussi encombrante. J'ai choisi dans le titre de ce billet de parler de récit numérique. La seule chose qui compte, c'est de raconter des histoires.

JiF Le dimanche 29 mai 2011 à 21:32

3

Entièrement d'accord avec vous : récit numérique semble un terme suffisamment large qui peut couvrir toute forme narrative. On peut y inclure des récits illustrés numériques, par exemple....
Et comme le souligne JiF, le plus important est de raconter des histoires et de le faire de la manière la plus adaptée !

Marco Le dimanche 29 mai 2011 à 21:37

4

Tu fais bien de préciser ici que tu défends le modèle de l'abonnement pour les bandes dessinées numerisées : je faisais parti de ceux qui ne l'avait pas compris, et peut-être n'étais-je pas le seul.

Mais quand tu dis :
"Travailler sur des cycles courts et diversifier les expériences. Rien n'interdit de développer son récit à travers des formats et des modèles qui évoluent dans le temps."
Est-ce que, dans le fond, ce n'est pas là, autant qu'un conseil pour l'avenir, le constat de la manière dont la bande dessinée numérique s'est développée jusqu'ici ? Tout azimut, certes pas à l'échelle d'un dessinateur, mais si on la considère dans son ensemble ? Ou bien, malgré cela, il y aurait encore des expérimentations à mener ?

Julien Baudry Le dimanche 29 mai 2011 à 22:01

5

j'aime bien "récit numérique" mais tous les livres ne sont pas des fiction, loin s'en faut!
Quid des livres pratiques, les reportages, essais et autres ouvrages didactiques ou scientifiques... qui peuvent aussi être dessinés ?

Joseph Béhé Le dimanche 29 mai 2011 à 22:02

6

De notre côté, on avait choisi le terme "Narration Illustrée Interactive" pour bien cibler les 3 points de la technologie Emedion :
- narration, récit, histoire...
- illustration, visuel, graphique...
- interactivité, "multimédia"...

Mais rapidement on se rend compte qu'il vaut mieux laisser aux auteurs le choix du "type" de leur oeuvre.
Enfin "Turbo-media" ne me semble pas très explicite.

David S. Le lundi 30 mai 2011 à 00:46

7

Encore une fois, ce sont toujours les utilisateurs qui finissent par choisir un nom. Nous verrons bien.

Olivier Jouvray Le lundi 30 mai 2011 à 10:55

8

Tout comme Olivier, je trouve un peu vain ce débat terminologique. Toutefois, Joseph, attention à ne pas assimiler récit et fiction : on peut raconter sur bien d'autres modes que celui de la fiction (reportage, docu, conte, fable, témoignage, autobiographie, ...). J'élargis le propos au récit, parce que c'est un terme neutre, qui désigne la forme de toute narration au delà du media ou du support. Quant au livre, je sais bien qu'il peut accueillir d'autres contenus que des récits, mais est-ce vraiment ce qui nous intéresse ici ?

Tout à fait d'accord avec Julien : très empiriquement, la BD numérique évolue par cycles courts et par des approches diversifiées. Mais rares sont les projets individuels ou collectifs à le faire en leur sein. Du coup chaque projet est son propre baroud d'honneur. A force de poser de tels jalons, on aura bientôt bouclé un territoire aride sur lequel aucune forme de BD numérique n'aura su engendrer quoique ce soit de viable. Ma proposition consiste à inscrire dans les projets eux-même cette évolutivité.

JiF Le lundi 30 mai 2011 à 22:09

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