2011 nov. 29
Faire le deuil de la bande dessinée pour lui donner sa chance à l'ère numérique
Au fil des débats sur ce que devrait être ou non la bande dessinée numérique "de création", deux postures semblent s'opposer.
- L'approche par le medium : la bande dessinée numérique pure et dure devrait être une bande dessinée usant pleinement des spécificités numériques.
- L'approche par le message : la bande dessinée étant d'abord un moyen de raconter une histoire en images, il faudrait que la bande dessinée numérique reste lisible quitte à ne pas exploiter à fond tous les moyens numériques.
Comment sortir de cette opposition stérile ? Peut-être en cessant d'opposer deux approches en réalité parallèles. A condition d'abandonner notre idée de ce qu'est la bande dessinée.
Du côté du medium, Anthony Rageul donne la primauté à l'interactivité. Or Groensteen base son analyse de la BD numérique quasi-exclusivement sur le travail d'Anthony Rageul. La conclusion du théoricien à l'issue de cette approche partielle (et insuffisante) est éclairante : nous sommes face à une culture qui n'est plus celle de la narration, mais une culture du jeu. L'ère numérique semble avoir déprécié le récit au profit de l'information, de son traitement et de sa classification dans des bases de données.
Du côté du message, des enseignants ne désespèrent pas de former leurs étudiants à l'art de raconter des histoires en images à l'ère numérique : Joseph Béhé aux Arts décoratifs de Strasbourg, Olivier Jouvray à Emile Cohl à Lyon. Tous deux ont mis en place des ateliers de "bande dessinée numérique". Joseph Béhé met en avant le soucis de lisibilité, indispensable à ses yeux pour maintenir la communication et permettre le récit. Olivier Jouvray a décidé de placer son atelier sous le vocable "récit numérique" afin de s'affranchir des oeillères qu'impliquerait conception trop restrictive de la bande dessinée.
Plutôt qu'opposer ces deux postures, je propose de prendre conscience que la bande dessinée a un double rôle à jouer dans le développement d'une création à l'ère numérique.
- la BD est une boîte à outils de signes exploitables dans les interfaces homme-machine, même s'il ne s'agit plus de raconter une histoire.
- la BD est une forme narrative tout aussi légitime que le cinéma, l'animation, le conte ou la littérature pour participer à l'émergence de nouvelles formes narratives adaptées aux nouveaux médias.
Pour aborder chacun de ces deux rôles de la bande dessinée à l'ère numérique, ne faut-il pas faire le deuil de la bande dessinée ? Sur les nouveaux médias, la bande dessinée pourrait à la fois engendrer des formes de création non narratives et d'autres narratives qui ne sauraient être reconnues comme de la bande dessinée. Ce serait le plus bel honneur que l'on puisse faire à ce drôle d'objet, la "littérature en estampes de Töppfer", qui "forme une sorte de roman, d'autant plus original qu'il ne ressemble pas mieux à un roman qu'autre chose". Née de la littérature sans en être, la bande dessinée pourrait bien donner naissance à autre chose qui n'en serait pas.
Commentaires
Le Turbomédia est déjà "autre chose qui n'est pas de la bande dessinée" ;-). La nécessité impérieuse d'un nom en a été la preuve...
Il me semble cependant qu'on prend la chose dans le mauvais sens : il ne faut pas chercher à établir ce que ce médium nouveau doit ou ne doit pas être, mais plutôt essayer, tenter, se lancer pour de bon dans une envie narrative... tout en cherchant à s'adapter le plus possible au support sur lequel on s'exprime.
Petit retour en arrière : la bande dessinée est née d'un besoin pour plus de graphismes dans un récit illustré. Un texte plus une illustration par jour, dans le journal, ne suffisait plus à l'artiste qui a eu envie de multiplier les dessins au sein même de l'épisode ! Ceci afin de représenter la multiplicité des "mouvements" (séquences, actions, ...) que le récit racontait dans l'épisode du jour. Un moyen, en fait, de soulager l'illustrateur qui se voyait contraint, chaque jour, de choisir une seule et unique scène à illustrer, en étant obligé de faire l'impasse sur toutes les autres actions, tout aussi intéressantes à dessiner. Alors "au diable l'avarice : on va placer un dessin par action !"... tout comme on plaçait un dessin successif par jour dans le journal (le cheminement de dessins en dessins était quelque part déjà présent, dans le temps des parutions).
Au passage, pour avoir illustré moi-même plusieurs récits pour enfants, je dois dire qu'il est extrêmement frustrant de 1) choisir LA scène à représenter... et surtout 2) ne pas déflorer le texte en dessinant justement la séquence la plus explicite (comme j'ai appris à le faire en BD) au point d'être obligé d'illustrer une scène relativement vague, mettant en scène les personnages, mais sans qu'ils fassent grand chose en définitive... un bête tableau de famille, morne et sans attrait. Je vous assure, il n'y a rien de plus frustrant ! Aussi, je comprends tout à fait que quelqu'un ait eu envie de s'affranchir de cette règle pour exprimer pleinement le sujet, quitte à multiplier les dessins expressifs et à n'accorder au texte que la portion congrue de "complément aux dessins" ou de dialogues (qu'on a bien vite installés au milieu du dessin, tout près du narrateur).
Voilà ce qui a été la véritable motivation pour inventer une forme de narration nouvelle. Et non pas de se demander si oui ou non la forme ou la taille du journal convenait, si les cases devait être rectangulaires ou pas, entourées d'un trait ou pas, etc... Tout cela ne s'est construit petit à petit que pour accompagner l'idée simple de départ : multiplier les dessins expressifs.
La question n'est donc pas ce que peut être une BD numérique, mais : "comment peut-on raconter au mieux un récit dessiné, dans les limites et avec les possibilités qui sont disponibles ?". La nouvelle forme se révélera d'elle-même au fur et à mesure des divergences et des proposition qui, si elles sont ergonomiques et lisibles, prendront le pas sur les autres.
Gipo Le mercredi 30 novembre 2011 à 00:15
Tout à fait d'accord avec toi Gipo.
JiF Le mercredi 30 novembre 2011 à 14:06