Julien Falgas

Formé aux arts plastiques et aux contenus web, je suis un observateur et un acteur assidu de l'évolution de la bande dessinée numérique. Webmestre pour l'Université de Lorraine, j'assure des enseignements devant des étudiants en Sciences de l'information et de la communication. Depuis 2011, je prépare une thèse consacrée aux usages des dispositifs de publication numérique par les auteurs et les publics de bande dessinée.

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2012 fév. 15

Des modèles économiques pour la BD numérique : de l'échange au partage

120211-la-rochelle.jpgLa première table ronde de la journée d'étude sur la BD numérique à La Rochelle apportait un éclairage croisé sur les nouveaux modèles économiques de l'ère numérique. J'ai été sensible au discours de François Moreau, économiste, qui a présenté les problématiques de l'industrie de la musique en évitant la tarte à la crème du piratage. Je déduis de son approche que le déplacement de valeur induit par le numérique a remplacé le couple possession/échange par le couple accès/partage.

Si Didier Borg, créateur de Delitoon, a rappelé à juste titre que la musique est un contenu très différent de la bande dessinée, l'approche économique apporte tout de même des enseignements que l'industrie de la BD peine à intégrer. Cette journée a brossé en creux ce que pourrait être le marché de la bande dessinée compte tenu des tendances actuelles.

Pour François Moreau, bien plus qu'au piratage, l'industrie musicale à du faire face a une remise en cause profonde de son modèle économique. Avec le numérique, pour la musique comme pour la BD, il n'est plus envisageable de créer de la valeur par la promotion publicitaire de quelques stars et une distribution centralisée et rémunératrice : désormais la promotion et la distribution sont décentralisées. Apple a su séduire l'industrie musicale avec iTunes en lui faisant miroiter la conservation de son modèle économique. Mais cela n'a fait que prolonger le temps nécessaire pour prendre conscience que la valeur avait glissé de l'objet possédé (un cd, un fichier) vers le support à travers lequel le contenu est accessible (une plateforme de diffusion).

Dans cette optique, l'abonnement ou l'accès gratuit financé par la publicité semblent s'imposer à la musique aussi sûrement qu'ils s'imposent à mes yeux à la bande dessinée. Selon François Moreau on s'oriente à termes vers un abonnement global adossé à l'abonnement Internet comme l'est déjà l'abonnement premium à Deezer chez certains opérateurs. La difficulté pour la bande dessinée est que les artistes vivent directement de la commercialisation de leurs œuvres, alors que les musiciens vivent d'abord de la scène et ne souffrent pas de la baisse de revenus sur les ventes d'albums si elle s'accompagne d'une plus grande visibilité. Pourtant selon Didier Borg, il ne s'agit pas de remplacer le marché du livre mais de le compléter en ouvrant un nouveau marché. C'est dans cette perspective que la mise en place de formules d'accès est pertinente. La surproduction de livres mise en évidence chiffres à l'appui par Françoise Benhamou en ouverture de la journée trouverait une solution dans l'édition numérique couplée à une production plus sélective de livres luxueux.

Reste en suspens la question de la prescription, abordée au cours de la dernière table ronde de la journée. Comment s'y retrouver dans une offre décentralisée sur laquelle la promotion éditoriale n'a plus d'impact ? Dans mon intervention, j'ai développé un propos centré sur les bandes dessinées numériques de création originale, mais il est extensible à un marché de l'accès. Les résultats de l'enquête présentés par Stéphanie Peltier révèle le faible impact des réseaux sociaux sur la recherche d'information BD par des étudiants lecteurs de bande dessinée (papier). En revanche, les blogs ont un impact presque aussi important sur le choix d'albums de bande dessinée (66% des répondants) que le bouche à oreille des amis et de la famille (70%). Or, dans le cas d'une offre numérique accessible à tous, chaque récit n'est plus un album à acheter ou à commander mais une adresse parmi les milliards d'adresses qui composent le web. Dès lors, la prescription peut se traduire par le partage de liens sur les blogs (déjà efficaces pour la prescription de BD), amplifié par la caisse de résonance des réseaux sociaux (dont le partage de lien est la spécialité).

Enfin, on peut envisager des solutions pour diversifier la rentabilité de récits qui n'accéderont pas tous à l'édition papier. Nicolas Auray, sociologue, a présenté quatre options déjà explorées avec succès par l'industrie du jeu vidéo et dont la transposition reste à imaginer pour la bande dessinée :

  • La rareté artificielle de contenus exclusifs que l'on achète pour les afficher (sur son avatar par exemple).
  • Les micro transactions qui permettent de vendre des micro-contenus au sein d'un jeu distribué gratuitement.
  • La personnalisation ou la coproduction par l'utilisateur.
  • L'ubiquité : le contenu sur tous supports en temps réel.

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Commentaires

1

Merci de cet article intéressant.

Je m'arrête sur un point :
"accès gratuit financé par la publicité"

Existe t-il des exemples de réussite dans l'univers de la BD en ligne ?
A ma connaissance, aucun modèle sérieux, en France ou ailleurs.

Le financement par la publicité demande d'atteindre une taille critique, en terme de visiteurs fidèles, très difficile à atteindre. Surtout si on se concentre sur la francophonie.
Et pour une réelle rentabilité sur de la publicité en ligne, il faut pouvoir offrir une régie aussi intéressante que celle de Facebook ou Google aux annonceurs. Ce qui représente des investissements massifs en développement et marketing.

Autre point.
Pour ce qui est de l'abonnement, et de l'exemple de Deezer. En théorie c'est une excellente idée. En pratique c'est très complexe.
Deezer existe depuis 2007, a été sauvé de la faillite en 2010 par ses investisseurs qui depuis le début investissent massivement ET intelligemment dans le concept. Pour à priori un succès mitigé en 2012.

A ma connaissance, il n'y a pas d'équivalent à Deezer dans la BD numérique, que ce soit en qualité, audace ou puissance financière. Même si Graphicly fait un boulot épatant, les achèvements dans la BD numérique ne sont pas comparables à ceux de la musique, et c'est dommage.

J'espère que les points que j'avance sont clairs :).

Troy

TroyB Le mercredi 15 février 2012 à 12:03

2

En effet Troy, le domaine de la BD numérique accuse un sérieux retard. L'accès gratuit financé par la pub n'était cité que pour la musique, adossé à des modèles premium qui apportent des fonctionnalités supplémentaires (temps d'écoute, qualité de son, accès offline en mobilité...). L'accès par abonnement est balbutiant chez Izneo, avec un catalogue encore limité et qui souffre de l'absence de plusieurs éditeurs d'envergure.

JiF Le mercredi 15 février 2012 à 20:03

3

Le marché de l'accès n'a aucun avenir. C'est un leurre de vouloir créer artificiellement une économie de la rareté. Pourquoi irai-je prendre un abonnement quand je sais qu'un jour ce que je "possède" ne me sera plus accessible (sur simple volonté éditoriale, mauvaise situation financière de l'éditeur, …) ? Pourquoi paierai-je un accès quand je sais que j'aurai envie de consulter ce que je "possède" sans accès internet (déplacement, lieu sans internet, etc.) ?
Bref, le numérique n'est qu'un média d'information (de marketing si vous préférez) et seule une version en téléchargement illimité et gratuite me donnera l'envie (et les moyens financiers) d'acheter les versions papiers.
Penser autrement c'est ne pas comprendre les raisons qui poussent et ont poussé au "piratage".
Cdt

JmZ Le vendredi 17 février 2012 à 19:37

4

L'accès n'a rien à voir avec la possession puisqu'on paie (nettement moins cher) pour un accès limité dans le temps. Ce n'est pas contradictoire avec la lecture offline, l'application iPad d'Izneo en est la preuve. L'abonnement a un catalogue est tout l'inverse d'une rareté artificielle puisqu'il permet l'accès à une offre abondante en fonction de la seule limite encore pertinente : le temps. Une telle offre répond à une demande de consultation et de découverte.
Ce qui est aberrant c'est de vendre un accès "illimité" (ce qu'Izneo fait aussi) ou de vendre des fichiers non standards ou bourrés de DRM qui risquent de les rendre inutilisables dans le futur (ce qu'Hachette fait avec le catalogue Delcourt). On vend une fausse possession. Seule la vente de fichiers marqués tout au plus par un DRM social (donc non bridés) est pertinente si l'on vise un public collectionneurs.
Pour ma part, l'expérience Izneo a prouvé que sur 15 BD consultées via un abonnement d'un mois, j'en ai déjà acheté trois pour les offrir. Le seul problème c'est le catalogue indigent qui ne me donne pas envie de m'abonner sur une plus longue durée.

JiF Le vendredi 17 février 2012 à 21:53

5

"Le marché de l'accès n'a aucun avenir"
Si on regarde du coté des américains, il semblerait qu'il ait un avenir, et même un présent.
Les chiffres avancés dans cet article sont intéressants :
http://www.actualitte.com/actualite...

25 millions de dollars pour le marché du comics US en 2011.
C'est un marché dominé et tiré vers le haut par Marvel.
Marvel qui propose à ma connaissance la meilleure offre d'abonnement : 59dollars annuel, accès à l'intégralité de leur catalogue (10 000comics annoncés) en "lecture seule" > les fichiers ne sont pas sauvegardés, il faut être connecté à son compte et à internet pour consulter les archives.

Pour moi Marvel est la preuve que c'est possible de faire une offre "à l'accès" combinée à une offre "à l'achat" qui séduisent le public.
Mais pour ça, il faut beaucoup de qualité, de quantité, un service irréprochable, et bien sur un prix "acceptable".
Une alchimie complexe ;).

Troy

TroyB Le lundi 20 février 2012 à 13:25

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