Julien Falgas

J'ai été formé aux arts plastiques et aux contenus web avant de devenir webmestre pour l'Université de Lorraine. J'y ai assuré plusieurs enseignements en Sciences de l'information et de la communication et soutenu une thèse intitulée "Raconter à l'ère numérique : auteur et lecteurs héritiers de la bande dessinée face aux nouveaux dispositifs de publication".

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

2012 juil. 2

Raconter à l'ère numérique (4/4) : limites des approches théoriques de la BD numérique

Aspirant à répondre à notre appel à contributions « Raconter à l’ère numérique » ou impatient d’en lire le résultat, voici le dernier d’une série de billets destinés à accompagner vos réflexions sur le sujet…

Thierry Groensteen constate aujourd’hui qu’en 20 ans, l’ordinateur est devenu omniprésent dans la production et la publication de bandes dessinées imprimées (Groensteen, 2011). Pour de plus en plus d’albums, l’encre et le papier sont de nouveau un support de reproduction pour des images réalisées avec d’autres outils. Les outils informatiques ont remplacé la plaque de cuivre ou la gravure sur bois, dans le but de publier des livres de papier. Comme en convient Groensteen, pour bien des récits de bande dessinée, le développement d’une diffusion sur ordinateur n’est pas un changement de support, mais une continuité. Selon ses mots, nous vivons « un tournant historique. Nous sommes au moment où la bande dessinée est interpellée de plein fouet par la montée en puissance de la bande dessinée numérique online, des webcomics. ».

A présent, toujours selon Thierry Groensteen :

« La question majeure qui semble se poser est de savoir si la bande dessinée numérique interactive de demain pourra encore être considérée comme de la bande dessinée, ou bien si, soit qu'elle ouvre des possibilités d'expression radicalement nouvelles, soit qu'elle change du tout au tout l'expérience même de la lecture, nous assistons à la naissance d'un nouveau média. »

Thierry Groensteen s’appuie sur le travail d’Anthony Rageul (Rageul, 2009) et sur celui de Magali Boudissa (Boudissa, 2010) pour définir ce que serait la « bande dessinée numérique interactive de demain » et sous quelles conditions elle pourrait encore obéir à une ontologie de la bande dessinée. Cette approche me semble se heurter à un double écueil paradigmatique et heuristique.

Le paradigme choisi par Thierry Groensteen comme par Magali Boudissa pose la bande dessinée en objet immanent. La bande dessinée devrait s’adapter aux support numérique tout en conservant son intégrité, en respectant ses limites ontologiques. Ce même paradigme pousse Anthony Rageul à définir d’emblée ce qu’il nomme « la bande dessinée interactive » comme un nouveau medium, avant de s’interroger sur les spécificités qui fonderaient son existence. Ainsi, le paradigme de l’immanence de la bande dessinée est si prégnant qu’il contamine sa petit soeur numérique : à peine émancipée de sa génitrice, elle est sommée de se doter sans tarder de sa propre ontologie. A la suite de Jean Clément ou de Lev Manovitch, je préfère considérer que l’ère numérique appelle son propre langage narratif et que ce langage émerge en s’appuyant sur les langages antérieurs, tout comme la bande dessinée elle-même s’est forgée autour de 1900 dans un « creuset résolument polygraphique qui n’a manqué aucune des révolutions majeures menant à l’âge audiovisuel » (Smolderen, 2009).

L’écueil paradigmatique me semble être le fruit d’un écueil heuristique : Thierry Groensteen a popularisé une approche sémiotique de son objet. Or, comme le rappelle Michel Fayol en se référant à Mandler, « le jugement subjectif basé sur le traitement métalinguistique n’est pas aussi apte à révéler l’organisation sous-jacente des narrations [que des expériences de rappel ou de traitement ‘online’] » (Fayol, 1985). La sémiotique et le structuralisme me semblent trouver d’autant plus leurs limites face aux formes narratives émergentes de l’ère numérique. Il n’est pas possible d’adopter une démarche d’analyse systématique lorsque chaque récit peut inventer sa propre forme. La bande dessinée ne peut être abordée comme une immanence à l’ère numérique. Seule l’étude de la production et de la réception des récits pourra permettre de comprendre la part jouée par la bande dessinée dans la constitution de nouvelles formes narratives.

En adoptant le paradigme de la bande dessinée comme forme transitoire du récit à l’ère numérique, je propose d'aborder la bande dessinée comme héritage et non comme horizon. La bande dessinée fournit ainsi un référent par rapport auquel observer le récit en mouvement.

Références citées

  • Boudissa, Magali, La bande dessinée entre la page et l’écran: Étude critique des enjeux théoriques liés au renouvellement du langage bédéique sous influence numérique, Thèse d’esthétique, sciences et technologies des arts, Paris VIII, 2010, 399 p.
  • Clément J., 2000, « Hypertextes et mondes fictionnels ou l’avenir de la narration dans le cyberespace », Adresse : http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00000294/fr/.
  • Fayol, Michel, Le récit et sa construction : une approche de psychologie cognitive, Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1985, 159 p.
  • Groensteen, Thierry, Bande dessinée et narration, Système de la bande dessinée 2, Paris, P.U.F., 2011, 220 p.
  • Manovitch, Lev, Le langage des nouveaux médias, Dijon, les Presses du réel, 2010, 608 p.
  • Rageul, Anthony, Bande dessinée interactive: comment raconter une histoire? Prise de Tête, une proposition entre minimalisme, interactivité et narration, Mémoire

Commentaires

1

Bonjour Julien,

Je vais prochainement me lancer dans une thèse sur la BD numérique. Ton blog est très intéressant (et très bien conçu, bravo). J’aimerais néanmoins réagir à ton dernier post.
Je ne partage pas ta critique de l’approche sémiotique, dans la mesure où le passage sur support numérique de la bande dessinée pose avant tout un problème de langage. Ce que tu précises d’ailleurs en début de post, lorsque tu dis fort justement que la BD numérique « appelle son propre langage narratif et que ce langage émerge en s’appuyant sur les langages antérieurs ». Or il me semble évident que tu pointes là un phénomène qui intéresse de plein droit, et je dirais même de manière prioritaire, la sémiotique. Par ailleurs, le caractère protéiforme de la BD numérique ne me semble pas une raison suffisante pour abandonner une approche systématique. A mon sens, les principales difficultés que cela pose, et elles sont de taille, concernent avant tout la constitution du corpus et des données à analyser. Une fois ces données recueillies, il me paraît possible –ou tout du moins envisageable– d’aborder la BD numérique dans une optique typologisante, et aboutir, à partir des résultats d’analyse, à une prévision des possibilités encore inexploitées du numérique en termes de narration graphique.

Philippe Paolucci Le vendredi 6 juillet 2012 à 20:59

2

Bonjour Philippe,

Dans quelle discipline s'inscrit ton projet de thèse ?

J'évolue pour ma part en sciences de l'information et de la communication et cela me pousse à proposer une critique constructive des approches portées par les chercheurs issus des arts plastiques qui ont abordé la BD numérique jusque là. Je replace en particulier la BD numérique dans la situation plus large du récit numérique et cela me pousse à considérer qu'il est trop tôt aujourd'hui pour typologiser et systématiser autour de langages balbutiants qui ne se sont pas encore affranchis des héritages antérieurs. Ce serait comme traiter le langage cinématographique à l'aune de pièces de théâtre filmées.

Dans le cadre des SIC, il me semble aujourd'hui préférable d'expliquer la situation transitoire qui se joue aujourd'hui. Or celle-ci pose des questions qui vont bien au delà du champ du langage (et donc de la sémiotique). C'est pourquoi je revendique une approche très pragmatique et sans doute aussi très interdisciplinaire.

Quoiqu'il en soit, il serait intéressant que tu répondes à l'appel pour Comicalités (http://comicalites.revues.org/873). Ce pourrait être l'occasion de faire tes premières armes et de formaliser ton projet de thèse...

Julien Falgas Le samedi 7 juillet 2012 à 03:04

3

Bonjour Julien,

Ma thèse s'inscrit (plutôt s'inscrira) en sciences de l'information et de la communication, et s’intéressera à l'évolution des pratiques de production et de réception qu'entraine le passage sur support numérique de la BD (mon projet est tout jeune, il est donc amené à évoluer). Si mon précédent commentaire se focalisait sur ta critique de la sémiotique et du structuralisme (qui est d'ailleurs fondée et nécessaire), il est bien évident que je partage l'approche pragmatique que tu revendiques, laquelle doit néanmoins être complétée par une approche sémiotique, de façon à appréhender la BD numérique selon une perspective sémio-pragmatique. Or, à la lecture de ton billet, j'ai eu l'impression que tu adoptais uniquement un paradigme pragmatique, en excluant en bloc le paradigme immanentiste. C'est ce point qui m'a un peu dérangé...

Quoi qu'il en soit, on aura sans doute l'occasion d'en reparler. Ton blog est très intéressant et je compte bien y repasser de temps en temps. Bonne continuation !

PS: Je te contacterai par email pour l'appel à contribution de comicalité, car j'ai quelques questions.

Philippe Paolucci Le samedi 7 juillet 2012 à 19:24