Détour par un travail multimédia de deux auteurs francophones : Djief et Côté. L’aspect ludique reste restreint, faute de moyens.

Laurène Streiff[1] aborde entre autres L’Oreille Coupée, une réalisation du graphiste Jean-François Bergeron alias Djief sur un scénario de l’illustrateur André-Philippe Côté. Elle identifie le scénario de ce récit comme étant de nature linéaire, autrement dit du plus bas niveau d’interactivité possible. Dans une interview que m’a accordée Djief pour le magazine L’Echo du Village il me révélait que le récit était initialement destiné à l’édition d’une bande dessinée traditionnelle. S’il a été adapté sur support numérique, c’est pour répondre à l’envie de Djief de « tâter le terrain du mélange multimédia ». Il s’agissait donc d’une approche empirique des questions de la narration sur support numérique. L’intérêt de cette expérience particulière réside dans le fait qu’elle a reçu le concours du Conseil des Arts et Lettres du Québec : pour porter le récit de Côté sous une forme multimédia, Djief a ainsi eu accès à de moyens particuliers sans lesquels il n’aurait pu y consacrer cinq mois de travail et obtenir un résultat à la hauteur de ses attentes. Pierre Potvin a ainsi prêté sa voix pour le discours en off du narrateur, le récit bénéficie également d’un accompagnement musical et d’une bande son originale. Si ces éléments semblent concourir à orienter l’œuvre vers le champ du dessin animé, elle reste ancrée dans la tradition narrative de la bande dessinée à la fois par choix de la part de l’auteur et par nécessité devant l’impossibilité d’employer plusieurs comédiens ou de mener un travail d’animation complexe, en synchronisation labiale (lympsinc) par exemple. Les phylactères subsistent donc pour les dialogues tandis que le découpage narratif s’élabore avant tout par le séquençage spatial de vignettes ; le son et l’animation viennent se greffer de droit à l’ensemble parce que le support le permet. Nous sommes en présence d’une œuvre proprement multimédia en filiation directe à la bande dessinée.

Malheureusement l’aspect ludique y reste très limité : à deux reprises durant le récit le lecteur a la possibilité de manipuler des éléments de l’image (il peut sortir le contenu d’une enveloppe envoyée par un ravisseur) ou de faire apparaître un événement optionnel du récit (une personne apparaît dans l’encadrement d’une porte pour pousser une exclamation). Ces interventions peu engagées ne suffisent pas à placer le récit dans le champ des scénarii extensifs, elles montrent cependant la conscience qu’a l’auteur du fait que le support lui offre des possibilités plus vastes. Questionné sur ses objectifs futurs, Djief s’avouait convaincu de l’intérêt de pousser plus loin les aspects interactifs des récits numériques et pensait par exemple travailler à nouveau avec Côté, cette fois sur des récits policiers, un thème propice à ce type de narration. L’aboutissement de ce travail s’intitule Une enquête de l’inspecteur Laval : Poil de Carotte. A la première lecture, c’est imperceptible, mais les étapes de l’enquête policière apparaissent dans un ordre différent suivant ce que le lecteur clique. Cette fois encore l’aspect ludique est discret.

Notes

[1] Laurène Streiff, sous la direction de Pierre-Louis Suet, Et la bande Dessinée rencontra l’ordinateur – enjeux des œuvres numériques de bande dessinée sur la création artistique, Département Communication Maîtrise des Sciences et des Techniques de Communication « Concepteur Multimédias », Avignon, 2001

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