C’est dans le registre policier qu’un studio néerlandais produit par Submarine Amsterdam et distribué sur SubmarineChannel a adapté en 2001 le premier album de la série Le Tueur[1]. L’album alterne le monologue d’un tueur à gages en planque pour son prochain contrat avec des flashbacks sur le passé de ce dernier.

Ici également le son et l’animation sont convoqués pour soutenir le récit original, ils permettent au lecteur d’identifier le statut de chaque séquence. Lorsque le tueur pense, le lecteur est confronté à une lecture qui mime celle de la bande dessinée en affichant chaque case par clic successif, parfois sur des éléments qui demandent à être trouvés au sein de l’image : la pensée vagabonde intuitivement et cherche à se raccrocher au réel. Lorsque le passé ressurgit avec son lot d’assassinats violents, le lecteur devient spectateur d’animations sur lesquelles il n’a plus aucune prise : avec le passé, pas de retour en arrière possible. La lecture des phases de pensée rapproche l’œuvre des jeux vidéos d’aventure point & click dont la découverte des éléments indispensables à la résolution des énigmes nécessite de les chercher dans les images affichées à l’écran.

Ce ressort ludique est aussi celui des livres de Martin Handford déjà évoqués[2], mais en devenant le moyen de la lecture il sert directement la narration et ne constitue plus seulement un moment de jeu en parenthèse de cette dernière. L’héritage du jeu vidéo est souligné par les quelques séquences lors desquelles le lecteur prend la place du héros par le recours à la vue subjective et par le contrôle qui lui est alors donné sur l’image : là encore il peut sortir des papiers d’une enveloppe, mais aussi viser les passants à travers la lunette de son fusil[3] ou zapper les chaînes de télévision.

Le récit revêt donc les apparences du jeu, tout en conservant son intégrité d’œuvre narrative finie. Ses auteurs originaux ne sont pas trahis, mais la question qui se pose est celle du statut des adaptateurs de l’œuvre originale. Si l’auctorialité narrative du réalisateur d’un remake ou d’une adaptation cinématographique est reconnue, le problème consiste à reconnaître ou non celle du game-designer : l’auteur des mécanismes d’un jeu.

Notes

[1] Dessin de Jacamon sur un scénario de Matz, Le Tueur – Long feu, Casterman, Paris, 2000, 64p.

[2] Martin Handford, série Où est Charlie ?, Gründ

[3] Une œuvre exposée au {ZKM} de Karlsruhe propose la même expérience : le spectateur observe des diapositives à travers la lunette d’un fusil et actionne la détente pour passer de l’une à l’autre. L’artiste questionne la mise à distance que nous opérons entre les faits violents que nous montrent quotidiennement les actualités.

Voir aussi :