COVER-03.jpgLorsque des médias spécialisés BD m’interrogent sur la bande dessinée numérique, je suis souvent assez atterré par le manque de pertinence des questions soulevées. On reste englué dans les idées préconçues sur le manque de confort de la lecture à l’écran ou encore l’eldorado de la « vraie » édition sur papier ma bonne dame. Lorsqu’un journaliste de  »Geek magazine » s’y colle, c’est autre chose. Il faut croire qu’avant de s’y connaître en BD, il faut déjà s’y connaître en nouvelles technologies pour bien cerner les problématiques que pose la diffusion électronique de bandes dessinées.

Malheureusement, le papier consacré par Geek Magazine aux e-comics ce bimestre ne bénéficie que de deux pages. C’est heureusement assez pour que David Bianic dresse un portrait pertinent de la situation actuelle. Nous vivons une époque formidable, à la charnière entre l’amateurisme des dernières années, et le professionnalisme dans lequel sont entrés les anglosaxons et les asiatiques avant nous. David Bianic m’a sollicité pour apporter mon modeste éclairage. L’ensemble de ses questions et de mes réponses ne pouvaient être reproduites dans le magazine. Voici rien que pour vous l’interview intégrale de laquelle sont extraites les quelques citations de votre serviteur.

sommaire-S01E03-807x1024.jpgQuelle proportion prend le webcomic en France, comparé aux États-Unis ou au Japon ?

Le webcomic ne s’est jamais aussi bien porté en France. Pour autant nous sommes bien loin des Etats-Unis où la publication de bande dessinée (en dehors des comics mainstream) passe aujourd’hui en priorité par le web… Et du Japon où 1/3 des bandes dessinées lues dans les transports en commun le sont aujourd’hui sous forme numérique via un terminal mobile (téléphone portable, console de jeux…)

La France est un microcosme dans lequel la bande dessinée papier est passé par un véritable âge d’or à la fin des années 90. Au moment où Internet s’est démocratisé, la BD papier était en trop bonne santé pour essaimer sur le web. Contrairement aux Etats Unis où le webcomic a bénéficié de la crise que traversaient les comics mainstream. Quant au Japon, la lecture sur mobile était le prolongement logique d’une BD destinée à être lue dans les transports.

C’est pourquoi il a fallu attendre 2005 pour que le phénomène des blogs entre en résonance avec une génération d’auteurs de BD particulièrement attirée par l’autobiographie (le genre roi de la « nouvelle bande dessinée » des années 90). Détail cocasse, le premier succès du blog BD était une imposture : Les Aventures de Frantico n’étaient pas une vraie autobiographie, mais bien une fiction imaginée par Lewis Trondheim – l’un des pères de la « nouvelle bande dessinée ».

Le webcomic est souvent vu comme un préalable à une publication « papier ». Est-ce une mauvaise approche qui consisterait encore à les considérer comme des « sous-BD » ?

Le petit monde de la BD francophone fait mine d’ignorer les succès du webcomic de l’autre côté de l’Atlantique et du Pacifique. C’est bien dommage. Si les modèles étrangers ne sont pas transposables tels quels chez nous, il n’en reste pas moins que nous gagnerions à ce que le public découvre les oeuvres étrangères et à ce que nos auteurs soient lus au delà de nos frontières. Notre entêtement dans la distinction écran/papier joue contre nous, d’autant que cette distinction s’accompagne souvent d’un jugement de valeur contre-productif.

Le format web restreint-il la créativité ou au contraire peut-on rompre avec les codes d’écriture classiques ?

Tous ceux qui décident de créer pour le web ont plutôt le sentiment que cela leur ouvre de nouveaux horizons vers des terres encore inexplorées. Loin de restreindre le créativité, le web la sollicite très durement. Les codes classiques peuvent perdurer ou voler en éclat. Toute la difficulté pour l’auteur est de se positionner sans céder ni au classicisme ni au modernisme aveugle.

Certains éditeurs, comme Marvel, essayent d’apporter un bonus aux BD online à travers de l’animation et du son : peut-on toujours parler de BD ou assiste-t-on à l’émergence d’un autre media ?

La bande dessinée est apparue historiquement lorsque les moyens de reproduction ont permis de publier aisément des oeuvres mêlant texte et image. Il est donc naturel qu’elle évolue en profitant d’un nouveau moyen de diffusion qui lui permet de mêler texte, son, images fixes et animées, interactivité… Que cela soit encore ou non de la BD importe peu : ce qui compte c’est que l’on continue de raconter et de lire des histoires. En revanche, il est dommage que cela vienne des éditeurs et non des auteurs. Les codes de la bande dessinée numérique devraient être explorés et définis par les artistes et non par les marchands.

Ces formats online ont l’avantage d’être peu chers et accessible à tous via des plateformes comme iTunes notamment. Cela ne représente-t-il pas un avenir au format papier qui semble souffrir par ailleurs, dans la presse notamment ? (ton avis sur le modèle économique)

Le format papier est encore en pleine forme : la BD est depuis plusieurs années l’un des rares secteurs de l’industrie du livre qui soit en croissance. Plutôt que de se reposer sur ses lauriers, c’est le moment pour elle de capitaliser sur les nouveaux médias qui – sinon – auront sa peau. Les concurrents de la BD ce sont les séries américaines : pour le prix de quelques albumsvous avez toute une saison en DVD… Et je ne parle même pas du piratage en ligne. L’album papier est un objet de luxe, la bande dessinée risque de perdre ses racines populaires si elle ne sait pas tirer parti des opportunités que lui offre Internet.

Sur le web on peut diffuser gratuitement des feuilletons au rythme de leur création, grâce à la gratuité on peut toucher un public 100 fois plus nombreux et rentabiliser cela par la publicité et la vente de produits dérivés ou de services payants.

Le culte de l’objet n’aura-t-il pas le dessus dans le monde de la BD ? Au-delà du contenu, un BD vaut pour l’amour de l’objet ? Ou pas du tout ?

La BD francophone a la chance de s’être construite autour d’un objet de collection qui est aussi reconnu comme un objet d’art : l’album de BD. C’est un véritable atout que n’ont pas les anglophones ou les asiatiques pour qui l’objet-livre est populaire et jetable. Le problème c’est que cet objet-livre est devenu chez nous un produit dont le prix le réserve à des collectionneurs et des passionnés. Cette niche risque fort de s’étioler au fil des générations si la BD ne parvient pas à gagner de nouveaux publics en existant sur des supports plus populaires.

Le succès des livres tirés de blogs BD est là pour prouver que lorsque le public plébiscite une oeuvre en ligne, il est aussi prêt à investir dans un livre pour conserver une trace de ce qui l’a passionné. Pour autant Internet ne doit pas être considéré comme un vulgaire support de prépublication. C’est ce qui a tué les magazines BD : devenus des vitrines destinées à vendre les albums ils ont perdu tout intérêt. L’album de BD doit redevenir ce qu’il était initialement : un produit dérivé pour tous ceux qui vont découvert l’oeuvre « en direct » et qui souhaitent en conserver une trace tangible et luxueuse.

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