Je déplorais hier les conditions de vente de la version numérique de Lanfeust Odyssey. Je suggérais également la semaine dernière que la bande dessinée avait tout intérêt à se répandre gratuitement sur le support numérique puisque sa bonne santé économique est assurée par un produit physique (l’album) que l’on offre ou collectionne comme un véritable objet d’art, à la fois prestigieux et accessible. Pour autant, si un commerce des bandes dessinées numériques doit être fait je crois que seul l’abonnement (ou la location) se révéle pertinent. On ne peut pas vendre un objet immatériel reproductible à l’infini. On ne peut pas vendre l’accès à un objet s’il risque de disparaitre au gré des évolutions économiques ou technologiques.

Julien Portalier (développeur de Webcomics.fr) ne dit pas autre chose lorsqu’il appelle de ses voeux un Spotify de la bande dessinée en réponse – sur Facebook – à mon billet d’hier. Spotify, est le successeur annoncé de Deezer : une application pour écouter de la musique parmi un immense catalogue, avec un mode d’accès gratuit financé par la pub et des accès sur abonnement (24h ou mensuel) sans pub et enrichis de fonctionnalités avancées. Ce que la musique a fini par réaliser après des années d’efforts aveugles pour contrer la diffusion numérique, la bande dessinée pourrait sans doute le mettre en oeuvre dès maintenant en tirant partie de sa bonne santé.

N’en déplaise à Thomas Ribreau d’Ave!comics, la BD numérique n’a pas besoin de support physique. On ne devrait pas être obligé de prêter son iPhone ou son ordinateur pour permettre à quelqu’un de la lire alors qu’il possède lui aussi un terminal adapté. Si je lis une BD numérique au salon, je n’empêche personne de la lire aux toilettes ou à l’autre bout de la planète car elle n’a pas d’existence physique qui empêche son ubiquité. Dès lors, à quoi bon fixer un prix pour la possession d’une chose qu’on ne peut pas posséder puisqu’elle existe virtuellement partout et à l’infini ?

Ce que l’on nous vend, c’est le droit d’accès à l’oeuvre. Faute d’autres sources de rentabilité, il faut monnayer ce droit pour couvrir les coûts de production et de diffusion de l’oeuvre numérique originale ou dérivée. Or, si la BD numérique a pour elle une existence virtuellement illimitée dans l’espace, il n’en va pas de même dans le temps. Nul ne peut aujourd’hui garantir que les oeuvres que vous lisez aujourd’hui sur écran seront toujours accessibles dans le futur. Les technologies peuvent évoluer et rendre les fichiers inexploitables, les prestataires peuvent disparaitre avec les oeuvres auxquelles ils donnaient accès. Au delà des problèmes de conservation du patrimoine, cela pose un problème de consommation. A quoi bon acheter définitivement l’accès à une oeuvre si celui-ci n’est pas assuré dans le temps ?

Ne reste qu’une option réaliste : l’abonnement. C’est l’option adoptée par des portails anglosaxons tels que Moderntales ou Marvel digital comics. Il faut disposer d’un catalogue suffisamment conséquent pour rendre l’offre attractive, mais ensuite les lecteurs font vivre ce catalogue par un apport modeste mais régulier. A vous de faire en sorte que le catalogue se renouvelle pour rester attractif. Ainsi les lecteurs ne paient qu’aussi longtemps que vous maintenez le service et qu’ils y trouvent leur compte. Si vous mettez la clé sous la porte, leurs abonnements d’arrêtent aussi. C’est la seule solution honnête pour commercialiser des oeuvres numériques. Ultime avantage : le sacro-saint album papier conserve toute son aura et reste le seul moyen de conserver une trace tangible et pérenne de ses découvertes numériques.

Je ne dis pas que les offres par abonnement soient la panacée. Je crois plutôt dans une diffusion numérique gratuite qui touchera 100 fois plus de gens, parmi lesquels autant seront prêts à acheter un album ou autre objet tangible qu’ils l’auraient été à investir dans un abonnement. En revanche, s’il faut vraiment faire payer l’accès aux contenus numérique, mieux vaudrait privilégier l’abonnement. Une solution inspirée de Spotify serait un excellent compromis car elle cumule les deux approches : le gratuit financé par la publicité et le payant plus abouti et sans pub.

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