La bande dessinée a une carte à jouer en faisant du support numérique la porte d’entrée du grand public vers ses univers, au moyen d’offres d’abonnement ambitieuses telles qu’aucune autre industrie culturelle n’a encore su en proposer en francophonie.

Si les éditeurs BD font aujourd’hui pire qu’Apple ou Amazon, il ne faut pas désespérer : étant plus petits que les mastodontes du web, ils finiront peut-être par entendre les petites voix venues du terrain.

Personne ne veut payer pour des BD numérisées dont il ne peut pas disposer librement. Or auteurs et éditeurs ne sont pas prêts à vendre des fichiers dont la seule protection serait un DRM social, c’est à dire un simple marquage de l’acheteur original qui permettrait de tracer la source de toute diffusion illicite. Dès lors, la BD numérisée ne peut être vendue comme un bien. Comme l’observe l’atelier numérique du groupement des auteurs de BD, ce que l’on vend c’est un service : l’accès à la BD numérisée.

Dans la mesure où il est techniquement impossible de garantir la pérennité de l’accès numérique, seule une commercialisation à durée limitée est acceptable. En effet, une BD ne saurait être traitée comme un logiciel informatique destiné à être remplacé au rythme des évolutions technologique. Izneo ne propose aujourd’hui qu’une offre de détail à travers la location pour 10 jours, pour un prix plus élevé que l’achat d’un jeu vidéo sur smartphone. Pourquoi tarder à proposer une offre d’abonnement telle que l’envisageait la démonstration d’Izneo avant son ouverture ? L’impasse dans laquelle se trouvent les négociations avec les auteurs y est sans doute pour quelquechose. Pourtant les arguments ne manquent pas et un accord auteurs/éditeurs sur un offre d’abonnement constituerait une sortie du conflit par le haut.

Les auteurs craignent pour leur rémunération dans le cadre d’une vente de détail de versions numérisées de leurs oeuvres à des prix inférieurs à la version papier. On peut s’interroger sur le risque réel d’un basculement du marché vers le numérique, mais on craindra surtout que le lectorat n’aille se divertir avec d’autres formes de fictions faute dune approche adaptée de la part du monde de la BD. On peut aussi se montrer confiant dans l’idée que des prix inférieurs entraineront plus de ventes, malgré les piètres résultats affichés actuellement par Izneo… Mais au final, la seule certitude, c’est qu’un lecteur de BD a un budget moyen qui n’est pas extensible. Si le lecteur décide de lire sur support numérique, il suffit de faire en sorte qu’il maintienne son budget pour maintenir les revenus des auteurs et le niveau de la production… Quel meilleur moyen d’y parvenir que de lui proposer l’accès à plus de livres qu’il ne pourra en lire, moyennant un abonnement forfaitaire ?

Seule ombre au tableau : les libraires, que personne ne souhaite voir disparaitre, à commencer par les éditeurs qui leur doivent aujourd’hui 99,9% de leurs ventes. Si les lecteurs dépensent tout leur budget pour le numérique, ils ne le dépensent plus pour le papier. Mais en fixant un tarif d’abonnement en fonction du budget BD moyen du consommateur francobelge lambda, ce tarif devrait être suffisamment bas pour attirer d’autant plus d’abonnés. Les véritables amateurs de BD conserveront alors en poche de quoi acquérir des ouvrages pérennes suite à leurs découvertes numériques. Car n’oublions pas que l’abonnement n’offre qu’un accès temporaire : dans ce schéma le livre est le seul moyen de conserver une trace de son expérience. Le livre peut être prêté ou offert. Son existence garde tout son sens si le numérique n’est qu’une offre d’accès limitée dans le temps. En attirant de nouveaux lecteurs vers la BD, l’abonnement pourrait bien faire venir de nouveaux lecteurs vers les libraires.Une histoire qu’on a aimée, on veut la conserver ou la faire découvrir : le succès du DVD ou du Blue Ray en sont la preuve. Le problème de la BD, c’est l’opacité du catalogue pour le grand public.

Reste la question de la BD numérique, la création originale pour les écrans. Comment faire émerger une « vraie » BD numérique en proposant une offre de BD numérisée aussi agressive ? Eh bien si le public s’abonne nombreux à des bouquets numérisés, il deviendra indispensable de penser des récits pour l’écran. Si les oeuvres découvertes sur écran génèrent des ventes papier, elles peuvent aussi générer des ventes d’art book ou de produits dérivés pour les récits les moins publiables sur papier. La diffusion numérique peut également entretenir une demande pour des rencontres d’auteurs chez les libraires… Bref, le numérique est appelé à devenir la première porte d’entrée du grand public vers les récits graphiques et leurs auteurs. La création numérique devrait donc tout naturellement devenir une évidence, sans pour autant tuer le livre. La BD aura une fois de plus prouvé sa capacité d’évolution en phase avec les technologies et la société contemporaine.

Les éditeurs entendront-ils raison ?

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