L’université d’été de la bande dessinée, organisée par la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image (CIBDI) et le Pôle image Magelis s’est achevée aujourd’hui à Angoulême. Le thème de « trans-média, cross-média, média global, de l’album singulier aux écrans multiples » a été l’occasion de réfléchir autour de l’impact de nos usages numériques sur les différentes disciplines de l’image et du récit.

Si l’on peut regretter des conférences aux allures de catalogues d’expériences (voire de produits), cette photographie des changements en cours fait émerger une problématique centrale : face au changement, chaque discipline doit évoluer pour exister aux côté des autres. Le prisme du cross-média (la convergence de plusieurs médias dans un projet) ou du trans-média (l’interaction de plusieurs médias dans un projet) révèle d’autant mieux ce problème, parce qu’il conduit à envisager chaque média comme un élément indispensable ou accessoire d’une stratégie plus globale.

Les grands groupes se précipitent vers le cross-média et l’oeuvre globale capable d’absorber toutes les autres… Tandis que les auteurs pourraient bien trouver dans le trans-média une nouvelle manière de créer avec légèreté en relation directe avec leur époque et leurs publics.

L’évolution darwinienne des médias

Naissance de la bande dessinée

Pouria Amirshahi (CIBDI), organisateur de l’université d’été, a choisi d’introduire les débats par les mots de Thierry Groensteen (actes du colloque de Cerisy « La Transécriture » – 1993) en citant la notion de « disciplines rivales » qui interagissent et s’interpénètrent. Je pense que cette notion de « rivalité » des disciplines dans l’écosystème de la création et des industries culturelles est d’autant plus active dans le contexte actuel où les usages numériques forcent chaque discipline à évoluer rapidement. Comme je l’évoquais à mon arrivée aux Etats Généraux de la BD, il s’agit de savoir quelles « espèces » survivront aux bouleversement en cours, (que dessinent les usages des Digital Natives) au prix de quelles évolutions.

La notion d’évolution Darwinienne est très rapidement revenue sur le tapis à travers l’introduction de Thierry Smolderen (scénariste et théoricien BD). En présentant les thèses de son ouvrage consacré à la naissance de la bande dessinée, il a rappelé le « bruissement », le « fourmillement » de la création graphique publiée dans la presse du XIXe siècle, nourrie par toutes les images de son temps (photographie, peinture, sciences, technologies nouvelles). Cette création a donné naissance à la bande dessinée du XXe siècle par des procédés « darwiniens » : les auteurs réagissaient en direct aux réactions du public par l’entremise des journaux. Cela a été rendu possible par les moyens rudimentaires de ce mode d’expression, de ce « laboratoire qui ne coûte rien ». Pour Thierry Smolderen, c’est moins la narrativité et la séquentialité qui a maintenu cette discipline dans l’écosystème que l’humour et le caractère schématique des images produites. Ces deux traits ont permis aux auteurs de s’adapter et de réagir en direct aux évolutions de leur temps : image filmée, captation du mouvement, reproduction du son, etc. Une telle vivacité s’observe aujourd’hui dans la production de vidéo en ligne visible sur Youtube.

La bande dessinée aurait-elle perdu son potentiel transgressif ?

Pour Eric Legay (enseignant aux Gobelins) c’est une évidence. Opération Teddy Bear (1995) était une création numérique originale sur CD-rom, très mal reçue par le milieu de la BD. Il y a quinze ans, auteurs et acteurs de la bande dessinée ont préféré décrier ce type de production que s’engouffrer dans cette voie. La disparition du marché du CD-rom, puis du marché des productions multimédia en ligne des années 2000 leur donnent peut-être raison. A cette même période, les auteurs de BD avaient d’autre préoccupations souligne Thierry Smolderen : la « nouvelle bande dessinée » des indépendants a été une formidable aventure.

Aujourd’hui, les usages numériques semblent partis pour durer. Benoît Berthou (MCF à Parix XIII) fait état de la baisse de la lecture de livres amplifiée par l’arrivée de générations qui ont toujours connu l’écran. La bande dessinée prend place dans les stratégies cross-media aux côtés de disciplines dont le poids économique est incomparable : en 2009 le seul éditeur de jeux vidéo Blizzard a réalisé un chiffre d’affaires supérieur à celui de l’ensemble de l’édition française. La BD est directement menacée de devenir un produit dérivé parmi d’autres autour de licences créées par des secteurs plus juteux.

Thierry Smolderen allume une lueur de révolte en comparant les gros opérateurs mobiles tels qu’Orange (52 milliards d’euros de chiffre d’affaire) à des mammouths, trop gros pour faire preuve de la vivacité nécessaire. Il réaffirme son propos le lendemain lors du seul échange conflictuel de ces trois jours, à l’occasion d’un conférence sur les nouvelles formations et les nouveaux métiers. Les mastodontes de la téléphonie semblent tenir des discours de bonimenteur, de forain, alors que leur taille écrasante les empêche de faire preuve de l’inventivité qui était à l’oeuvre dans les pratiques foraines ou dans les journaux du XIXe siècle dont est née la bande dessinée. Avec un pointe d’exaspération, Thierry Smolderen prédit que les mastodontes se repaîtront un beau jour des créations et des expériences d’aujourd’hui, avec l’illusion de les découvrir.

La BD est-elle encore un laboratoire dont émergeront les récits de demain ?

Les auteurs semblaient fort peu présents durant ces trois jours à Angoulême. Etienne Lécroart a croqué les échanges avec beaucoup d’humour et de talent, mais l’inquiétude habite la plupart de ses dessins et le papier apparaît bien souvent comme le seul point de repère face à l’inconnu. Lewis Trondheim a affirmé ne pas être intéressé par la création de BD numérique pure et dure, car il n’existe pas de marché : il ne souhaite pas fragiliser l’édition et préfère se concentrer sur le livre. Pour Emmanuel de Rengervé (SNAC BD), les auteurs n’ont pas peur, ils ont la rage et se sentent impuissants devant des éditeurs dont ils se demandent s’ils sont encore des interlocuteurs pertinents.

Mais Anthony Rageul et son Prise de Tête (lire mon commentaire de ses thèses sur la BD interactive), ou Thomas Cadène avec Les Autres Gens étaient là pour représenter ceux qui envisagent une bande dessinée qui ne craint pas les écrans. Des expériences à petits moyens, dont le principal moteur reste la passion. Des passionnés qui n’en ont pas moins besoin de soutien. Anthony Rageul n’a pas encore trouvé de financement pour sa thèse sur la BD interactive, Thomas Cadène cherche des solutions pour proposer un site web plus performant et pourquoi pas une application iPad.

Du cross-média au trans-média

Preuve que les passionnés peuvent aller loin, très loin : l’exemple d’Ankama présenté par Nicolas Devos (lead scripter chez Ankama). Anthony Roux (directeur artistique et fondateur d’Ankama) a bâti une success story à partir d’un jeu en flash développé en parallèle d’une activité de web agency. L’univers imaginé pour le jeu a donné lieu au fil des ans à des bandes dessinées, des séries animées, un magazine, d’autres jeux… Ce qui était au départ un projet de passionnés, alimentés de pizzas et de café froid est devenu un groupe de plusieurs sociétés qui compte aujourd’hui 450 collaborateurs et fait jouer un million de personnes chaque jour. Spontanément, Ankama a tissé des liens entre chaque média qui interragissent en dévoilant des astuces de jeu dans les BD ou les dessins animés par exemple. Dofus est devenu un univers trans-média.

A côté, les projets cross-média de France Télévision, Lagardère (Gulli) ou Orange semblent bien ternes et souvent artificiels. Là où Ankama a développé son univers de fil en aiguille à l’écoute de ses fans, les grands groupes conçoivent le cross-média comme un moyen d’aller chercher le public partout où il s’est dispersé. Puisque les jeunes regardent moins la télé, puisqu’ils utilisent plusieurs écrans simultanément, alors il faut leur proposer les récits sur chaque média jusqu’à les ramener à la télévision… Quitte à produire de la soupe pour qu’elle coule mieux dans tous ces tuyaux. Les anglosaxons ne parlent déjà plus que de trans-média, tandis qu’on a le sentiment que le cross-média à la française court en vain après l’exemple américain. Faute de moyens, la chronologie des médias fait souvent défaut (un jeu vidéo abandonné, une diffusion TV retardée, etc), mettant en péril la cohérence de l’ensemble. La multiplication des médias pousse à investir des sommes folles pour qu’un même récit soit présent partout à la fois. Comme si chaque espèce s’efforçait de contaminer les autres ou de les imiter pour survivre dans l’écosystème numérique… Plutôt que de s’adapter pour trouver sa niche écologique. Comme si les mastodontes cherchaient à accoucher d’une espèce à leur image : d’une forme d’oeuvre globale, capable de rivaliser dans chaque média avec les autres espèces plus petites et spécialisées.

Le trans-média me semble une voie plus prometteuse pour les héritiers des forains du XIXe siècle et des inventeurs de la BD contemporaine. Les Autres Gens y tendent avec peu de moyens lorsqu’ils font interagir Facebook avec la BD, il ne manque qu’un community manager à l’équipe pour jouer cette carte à fond. Si les mastodontes saupoudraient un peu de leurs immenses bénéfices à l’intention des petits projets créatifs, nous verrions sans doute poindre des créations autrement plus inventives et innovantes, aptes à séduire le public et à servir de base à la nouvelle économie de la création numérique.

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